Archives pour février 2008

Lagos

février 28, 2008

lagos-ii.jpg

Notre ruée vers le sud dure neuf heures. La pluie bat nos fenêtres alors que nous observons d’un œil ému les troupeaux de chèvres, les oliviers et les éoliennes de Beja. Le gris du ciel rend bien le contraste du paysage bouleversant.

En récompense de notre épreuve, un rayon de soleil éclaire tout à coup l’écriteau de bienvenue de la ville de Lagos. La pluie ne s’est pas arrêtée pour autant. En Algarve (le nom de la province date de l’époque maure et signifierait en arabe, selon les rumeurs, “là où le soleil se couche”), il fait toujours soleil, même quand il pleut. À gauche, un arc-en-ciel éclatant. Comme quoi il y a un temps pour les clichés.

Lagos est une petite bourgade pittoresque entourée de remparts dont les rues sont à l’image de celles de toute ville portugaise, à la différence que les minuscules et innombrables pierres qui les pavent forment des motifs noirs et blancs, résultats d’un travail de moine, où se dessinent l’ombre des palmiers. Chaque jour, à la marina, les pêcheurs rapportent leurs prises. Leur appât? De l’encre de poulpe! Ils pêchent parfois jusqu’au soir, à la lumière du phare ou du haut des falaises. Aujourd’hui ils vendent des huîtres, selon les dires d’Antonin, un jeune expatrié montréalais aux longs dreadlocks qui passe ses journées sur la plage à jouer avec un grand chien noir qu’il a baptisé « Surf Master », à regarder des films de Fellini loués à la Maison culturelle, à grimper les falaises pour épater la galerie et à proposer aux demoiselles qu’il croise sur son chemin de leur faire de la soupe aux betteraves. Si jamais vous le rencontrez, évitez de lui parler de l’indépendance du Kosovo.

Hors des murs de la ville, la lune éclaire les falaises que nous partons explorer le lendemain.

Heureusement que la pluie a eu le temps de sécher parce que les glissements de terrain sont fréquents et les canyons plutôt profonds. Nous clopinons à travers les cactus jusqu’à des points de vue à couper le souffle sur la mer. Il fait un temps magnifique.

Lagos est le paradis des surfeurs en Europe de l’Ouest. Et partout où il y a du surf, il y a évidemment des Australiens. On en découvre une bonne dizaine qui s’y sont arrêtés le temps d’un été et n’en sont jamais repartis. Influençables, nous passons donc une bonne partie du séjour à nous appeler « mate » entre nous, juste pour le plaisir.

C’est tout de même un Portugais, Francisco, un géant aux lunettes d’aviateur, fan des RHCP, qui nous mène en camionnette à travers les montagnes jusqu’à la plage d’Arrifana, un secret bien gardé des surfeurs locaux. Lorsque je lui demande sur la route si l’hiver de Lagos est quand même bien pour le surf, il me répond avec enthousiasme que la basse saison est sa préférée : il n’y a pas de touristes, les vagues sont meilleures et avec un wet-suit, aucun risque d’hypothermie.

Suivant les cris d’encouragement de Francisco, debout sur une vague, j’ai le temps de penser que je suis le roi du monde avant de m’écrouler dans l’eau dans un fracas pas possible. Crachant l’eau salée qui me râpe la gorge, les cheveux collés dans la figure, probablement accompagnés de quelques algues, j’émerge pendant que mon surf se sauve en tirant sur sa laisse après m’avoir tabassé le coude que je masse en grognant. Éternel optimiste, Francisco gueule avec un grand sourire: « Nice style! You’re becoming one with the wave! ». La wave en question me donne des gifles pendant que je peine à le rejoindre. Ce qui est une épreuve pour moi est d’une facilité désarmante pour lui, qui doit bien faire 6 pieds mille. J’ai envie de lui tirer la langue mais à ma grande surprise il a l’air sérieux quand il me sort sa théorie de « l’élue » (« You know, like Matrix! ») et j’éclate de rire. N’empêche qu’après trois heures de combat acharné contre les vagues, le corps ne suit plus et « l’élue » a le goût d’une bière. Que voulez-vous…

Le Three Monkey’s, sa collection de disques impressionnante et son barman belge, un surfeur (duh!) du nom de Jimmy, nous apporte tout le réconfort nécessaire après cette longue journée. Un petit coup pour la route, nous partons de nuit pour Lisbonne, suivant ce que nous croyions être une idée de génie…de qui encore? On a préféré l’oublier.

Porto

février 26, 2008

porto.jpg

Le Portugal sent bon.

En se promenant dans les petites rues étroites de Porto, encadrées de murs de céramique peinte (azulejos) où les cordes à linge s’empilent en strates et où les éclats de rire francs des femmes se mêlent aux aboiements des chiots, nous respirons à plein nez les rayons mielleux d’un soleil retrouvé avec grand bonheur. Il y a des églises partout, dont l’Iglesia do Carmo, voisine de la placa Teixeira, du Jardin Cordoaria et ainsi donc de notre pensao (pension), et célèbre pour son immense azulejo blanche et bleue représentant la fondation de l’ordre des Carmélites. C’est sans parler de la magnifique sé (cathédrale) juchée sur la colline (paradoxalement au détour d’une ruelle de junkies qui nous regardent passer avec nos back-packs l’air de se demander s’ils nous hallucinent tellement on n’a pas d’affaire là). Et ce ne sont plus les boulangeries, mais les pâtisseries qui foisonnent ici, et répandent cette agréable odeur de sucre vanillé. La langue portugaise chuchote à voix haute partout on nous vaquons et berce les oreilles de Shelsea, encore meurtries par l’apprentissage des “r” français.

En bordure du Douro, le fleuve séparant Porto de sa jumelle de l’autre rive, Vila Nova de Gaia, nous admirons les écriteaux lumineux des chais de porto, propriétés des grands marchands, le monastère da Seirra do Pilar et le pont Dom Luis I, suspendu là-haut et illuminé, qui fait la réputation de la ville. Les gens boivent un petit verre du dernier vintage sur les terrasses alors que les enfants jouent au foot sur le terrain improvisé qu’offrent les ruelles en pierre, en essayant au mieux de leurs capacités d’éviter de botter les chats errants. Nous sommes au coeur du vieux quartier de Ribeira.

Un vieux serveur nous accueille au sommet d’une petite grimpe et nous installe dehors, car il fait chaud (enfin!) même si pas assez pour les Portugais. En communiquant par signes et bribes amochées de portugais, nous nous retrouvons tout de même avec un pichet de sangria, du poulpe grillé et des croquettes de morue. Pas mal! Après le repas, c’est au tour du propriétaire du Vinologia (et de ses 200 variétés de portos, dont nombreux sont issus de petits producteurs) de nous offrir une dégustation.

Abricots pour le blanc, dattes pour le vintage, raisins pour le tawny. Et la leçon continue…

La région du Douro abrite 33 000 producteurs de porto qui se partagent 38 000 hectares. Faites le calcul: en considérant que les grands producteurs peuvent posséder des terres allant jusqu’à 100 hectares, cela en laisse très peu pour les plus petits.

Jusqu’en 1986, à l’heure de l’intégration du Portugal à la carte de l’Union européenne, l’appellation “porto” était réservée aux vins traversant la ville de Porto, par l’entremise exclusive des grandes compagnies (qui ne produisent pas de vin mais l’achètent et le revendent). Mais Bruxelles a mis fin à ce monopole perfide et depuis 20 ans, les petits producteurs indépendants peuvent maintenant nommer leur produit comme ils l’entendent. À une condition: pour éviter de courroucer les grandes compagnies, ils n’ont le droit de vendre que leur propre vin. Les privilèges commerciaux demeurent aux mains des gros poissons.

Si je me souviens bien, le vintage est extrait des raisins de la meilleure qualité et reste en gros baril pour une période de deux ans. Il doit être bu aussitôt ouvert. Le tawny tire quant à lui son nom de la durée, non de la qualité. Il est bu après au moins 5 ans d’âge dans de petits barils. Les variances de couleur entre les vintage rouge vif et les tawny cuivrés frappent les plus profanes des yeux. C’est-à-dire les miens.

Le principe sacré du dimanche européen n’étant pas encore intégré à nos mentalités hyperproductives nord-américaines, le lendemain commence par nous accabler. Le dimanche portugais en particulier n’a d’ailleurs rien à envier à ses voisins en matière d’oisiveté. La ville dort à poings fermés et nous marchons sur la pointe des pieds.

Heureusement, même endormis, les arbres restent d’agréable compagnie, et le Jardin du Palacio de Cristal nous ouvre ses grilles. Mais le soleil se fait déjà la malle et il vente de plus en plus fort: la tempête s’annonce. Après caucus, nous nous lançons à la poursuite de l’astre capricieux et filons vers le sud, où il nous attendra.