Le Portugal sent bon.
En se promenant dans les petites rues étroites de Porto, encadrées de murs de céramique peinte (azulejos) où les cordes à linge s’empilent en strates et où les éclats de rire francs des femmes se mêlent aux aboiements des chiots, nous respirons à plein nez les rayons mielleux d’un soleil retrouvé avec grand bonheur. Il y a des églises partout, dont l’Iglesia do Carmo, voisine de la placa Teixeira, du Jardin Cordoaria et ainsi donc de notre pensao (pension), et célèbre pour son immense azulejo blanche et bleue représentant la fondation de l’ordre des Carmélites. C’est sans parler de la magnifique sé (cathédrale) juchée sur la colline (paradoxalement au détour d’une ruelle de junkies qui nous regardent passer avec nos back-packs l’air de se demander s’ils nous hallucinent tellement on n’a pas d’affaire là). Et ce ne sont plus les boulangeries, mais les pâtisseries qui foisonnent ici, et répandent cette agréable odeur de sucre vanillé. La langue portugaise chuchote à voix haute partout on nous vaquons et berce les oreilles de Shelsea, encore meurtries par l’apprentissage des “r” français.
En bordure du Douro, le fleuve séparant Porto de sa jumelle de l’autre rive, Vila Nova de Gaia, nous admirons les écriteaux lumineux des chais de porto, propriétés des grands marchands, le monastère da Seirra do Pilar et le pont Dom Luis I, suspendu là-haut et illuminé, qui fait la réputation de la ville. Les gens boivent un petit verre du dernier vintage sur les terrasses alors que les enfants jouent au foot sur le terrain improvisé qu’offrent les ruelles en pierre, en essayant au mieux de leurs capacités d’éviter de botter les chats errants. Nous sommes au coeur du vieux quartier de Ribeira.
Un vieux serveur nous accueille au sommet d’une petite grimpe et nous installe dehors, car il fait chaud (enfin!) même si pas assez pour les Portugais. En communiquant par signes et bribes amochées de portugais, nous nous retrouvons tout de même avec un pichet de sangria, du poulpe grillé et des croquettes de morue. Pas mal! Après le repas, c’est au tour du propriétaire du Vinologia (et de ses 200 variétés de portos, dont nombreux sont issus de petits producteurs) de nous offrir une dégustation.
Abricots pour le blanc, dattes pour le vintage, raisins pour le tawny. Et la leçon continue…
La région du Douro abrite 33 000 producteurs de porto qui se partagent 38 000 hectares. Faites le calcul: en considérant que les grands producteurs peuvent posséder des terres allant jusqu’à 100 hectares, cela en laisse très peu pour les plus petits.
Jusqu’en 1986, à l’heure de l’intégration du Portugal à la carte de l’Union européenne, l’appellation “porto” était réservée aux vins traversant la ville de Porto, par l’entremise exclusive des grandes compagnies (qui ne produisent pas de vin mais l’achètent et le revendent). Mais Bruxelles a mis fin à ce monopole perfide et depuis 20 ans, les petits producteurs indépendants peuvent maintenant nommer leur produit comme ils l’entendent. À une condition: pour éviter de courroucer les grandes compagnies, ils n’ont le droit de vendre que leur propre vin. Les privilèges commerciaux demeurent aux mains des gros poissons.
Si je me souviens bien, le vintage est extrait des raisins de la meilleure qualité et reste en gros baril pour une période de deux ans. Il doit être bu aussitôt ouvert. Le tawny tire quant à lui son nom de la durée, non de la qualité. Il est bu après au moins 5 ans d’âge dans de petits barils. Les variances de couleur entre les vintage rouge vif et les tawny cuivrés frappent les plus profanes des yeux. C’est-à-dire les miens.
Le principe sacré du dimanche européen n’étant pas encore intégré à nos mentalités hyperproductives nord-américaines, le lendemain commence par nous accabler. Le dimanche portugais en particulier n’a d’ailleurs rien à envier à ses voisins en matière d’oisiveté. La ville dort à poings fermés et nous marchons sur la pointe des pieds.
Heureusement, même endormis, les arbres restent d’agréable compagnie, et le Jardin du Palacio de Cristal nous ouvre ses grilles. Mais le soleil se fait déjà la malle et il vente de plus en plus fort: la tempête s’annonce. Après caucus, nous nous lançons à la poursuite de l’astre capricieux et filons vers le sud, où il nous attendra.
