Archives pour juillet 2008

Cesky Krumlov

juillet 17, 2008

À l’heure qu’il est, Cesky Krumlov est encore une rumeur. Ce sont des murmures de baroudeurs qui me guident, rien de plus, vers ce joyau inespéré situé plus près de Vienne que de Prague. « On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où l’on va ». Bizarrement, c’est aussi la deuxième ville la plus visitée de République Tchèque. Facile, puisque très peu de touristes sortent de Prague, à part quelques backpackers et les Japonais, évidemment. Mon petit doigt me dit que cela ne durera pas.

À Cesky Krumlov comme dans toutes les petites villes que j’aime profondément, tout se marche. Je mets un gros cinq minutes à pied de la station à mon auberge de jeunesse, qui ressemble fort à l’idée que je me fais d’une maison de Hobbit. Une autre petite marche de, disons, sept minutes, et je suis au cœur du village. J’admire de plus près la haute tour aux couleurs pastel du château aperçu plus tôt.

La principale attraction de Krumlov, c’est la ville en tant que telle; elle est d’ailleurs classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. L’histoire de cette bourgade malmenée remonte jusqu’au 12ème siècle.

Historiquement, Cesky Krumlov était habitée en large proportion par la communauté allemande de Bohème. Elle passe aux mains de l’Autriche-Hongrie jusqu’à ce que les troupes tchèques y fassent irruption après la Première Guerre mondiale. Au lendemain de la Seconde, les « Allemands des Sudètes » en sont expulsés, en concordance au projet d’épuration ethnique de Benes selon lequel la récente guerre et l’occupation allemande auraient prouvé l’incapacité des Tchèques et des Allemands à cohabiter. C’est 2.6 millions d’Allemands, soit presque le quart de la population du pays à l’époque, qui est contrainte à l’exil. Ce programme farfelu laisse Cesky Krumlov tomber en décrépitude sous l’affluence des Tziganes, qui prennent possession des maisons des bannis. Pendant l’ère communiste, Cesky Krumlov est un égout à ciel ouvert.

C’est seulement à partir des années 90s que la ville renaît, notamment par l’initiative de l’UNESCO, qui commence à en faire l’attrait touristique de la région. Krumlov est nettoyée et retrouve tranquillement la gloire et son aspect d’antan.

Une rivière au fort courant sillonne la ville comme un serpent. Les téméraires la parcourent en kayak, les moins téméraires prennent du soleil sur les terrasses vertes des petits cafés de la rive. Le soir, tous mangent tchèque pour trois fois rien: du porc fumé, du gâteau de pommes de terres, du millet et de la soupe à l’ail. Pour la première fois depuis longtemps, je n’ai vraiment plus faim. Et puis l’Espagne est championne de l’Euro.

Cesky Krumlov est une perle de sérénité. Les gens sont zen et la nature environnante charmante; un petit trek sur la colline pour admirer la ville de loin est plus que le bienvenu. Surtout parce qu’on y trouve une petite chapelle abandonnée.

Là-bas je savoure un nouveau fix de bout du monde.

Je redescends vers la « vraie vie », prête à ce que mon délire prenne fin.

Il est temps de rentrer chez moi.

Prague

juillet 16, 2008
La République tchèque est ma dernière étape. J’arrive en début d’après-midi à la station Florence après avoir pris un autobus au départ de Berlin. Après la rigidité germanique, je suis heureuse de retrouver un peu de chaos. C’est ma première destination d’Europe de l’est et ce ne sera certainement pas la dernière. À Prague, je retrouve un soupçon d’esprit latin qui me plaît énormément, avec une touche de droiture plus nordique. L’atmosphère est parfaite.

J’échange les euros qui me restent contre quelques centaines de couronnes. La fin de mon périple sera frugale. Je dois tout planifier au quart de tour. Heureusement, ici non plus, on ne voit jamais de contrôleurs dans le tramway. Je me permet donc de remettre ça une fois sur deux avec la “Tactique Bielefeld”. Mine de rien, deux billets de tram en moins équivalent au prix d’un repas sur le pouce, ce qui à cette étape est non-négligeable. Merci Praha!

Mon auberge de jeunesse se trouve dans un quartier limitrophe du centre-ville, Vinohrady. De meilleure fréquentation que son voisin Zizkov, cet arrondissement est la petite patrie des étudiants paumés. Je suis surprise d’y trouver une foule anglosaxone jet-set, mais à voir le décor et l’état des salles de bain de l’auberge, je comprend mieux. Ça me changera. Question confort, je suis très bien tombée. Question compagnons de chambre, c’est une autre histoire. Le premier soir m’amène une dizaine de barbares ivrognes; le deuxième, des figurantes d’Alerte à Malibu qui passent leurs journées dans le dortoir à déblatérer les détails de leurs chicanes de filles et de l’état de leur épilation en se poudrant le nez à répétition. J’ai l’impression d’être au bout du monde après tout ce chemin, et ces filles ont l’incroyable talent de se croire chez elles même ici. Impressionnant.
Je me sauve donc dans l’objectif de m’attaquer à la Vieille Ville. Après avoir admiré une architecture éclectique qui allie le baroque au roman et le roccoco au gothique, je saisis l’ampleur de notre chance que Prague ait été épargnée des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Je traverse finalement le Pont Charles, bondé de musiciens, caricaturistes et autres marchands de breloques pour atteindre l’autre rive de la Vltava et le quartier historique Mala Strana. Au sommet d’une colline, au milieu de Hradcany, se dresse le Château de Prague. Au détour des rues minuscules dont les pavés ont été foulés par presque autant d’Allemands et de Juifs que de Tchèques, je tombe sur un coin reclus et sur l’un des “cent clochers” (en fait il y en a environ 550) de Prague, celui de l’Église Loreta. Je me pose sur l’herbe pour flotter dans le vent. Il fait beau mais de sombres nuages apparaissent graduellement pour rajouter au romantisme sinistre qui décrit si bien la saveur de cette ville. Je prend le chemin du Château avec de délectables frissons dans le dos et je vois en noir et blanc. Me rappelant un conte kafkaïen, j’avoue m’être retournée quelque fois avec la peur d’être suivie.

La partie la plus impressionnante du Château est sa cathédrale, dont l’entrée, comme tout lieu de culte (ou presque) est gratuite. Évidemment je m’en suis rendue compte juste après avoir acheté un billet qui me permit d’admirer une ancienne ruelle commerçante (reconvertie en nouvelle ruelle commerçante, vous vous rendrez compte que non seulement vous avez payé pour avoir accès à une ruelle, mais qu’en plus elle est parsemée d’arnaqueurs), une chapelle plutôt moyenne et un vieux palais en construction. Je rectifie: juste pour le privilège d’être assise dans un coin de la grande salle vide au coeur du château, en compagnie de la fin de mon Kundera (encore une fois si opportun), le dos nu appuyé sur la pierre froide, et hypnotisée par les chandeliers au plafond, cela en valait la peine. J’ai l’impression d’avoir atteint le bout, et je sens que je serai bientôt prête à rentrer à la maison.

Je sors à temps pour assister à la relève de la garde. Mais avant, dans les jardins, je tombe sur une exposition intitulée Prague’s Walker. L’artiste a capté des clichés de gens dans les rues de Prague, des années 60s à nos jours. Les hippies du Printemps, le skieur de fond sur pavés et le vieillard au cigare captivent une bonne heure mon attention.

La place de la Vieille Ville cache la plus belle église de Prague, Tyn, dont les clochers magnifiquement fourchus me scient les jambes. Par cette belle journée d’été, la première de mon voyage, toute la ville est assise sur la place, souvent à même le sol. Après être passée par le marché et une boutique de marionnettes pour faire un peu de lèche-vitrines, je m’offre le luxe d’un gelato et m’assied au pied de la fontaine.

Mon séjour à Prague est coupé en deux parties par un détour à la frontière autrichienne sur lequel je reviendrai dans mon dernier volet, mais je prend tout de même soin de vous le signaler. À mon retour (quoi de plus plaisant que de revenir dans un tel endroit!), je visite l’ancien ghetto juif, Josefov, où l’entrée des synagogues est payante (j’avais dit presque, non?). Puis, je gravis une colline vers un petit belvédère, avant de me diriger vers le Palais de Wallenstein et son jardin. En rentrant, on me dit de changer de dortoir et je rencontre cette fois une bande d’Anglais en crise existentielle bien sympathiques, ainsi que deux Montréalais avec qui je déjeune le dernier jour.

Après le souper de la veille, il me reste tout juste 26 couronnes pour payer mon billet de tramway jusqu’à l’aéroport.

Vous viendrez dire après que je suis désorganisée…

Je respire, m’imprègne une dernière fois de l’odeur de Prague, celle de la vieille Bohème qui vit toujours dans ses pierres. Dur de la quitter sans se retourner.

Berlin

juillet 15, 2008
Berlin tire son principal intérêt du fait qu’elle cumule une par dessus l’autre de nombreuses tranches d’histoire récente. Sur place, on a l’impression que le vingtième siècle s’est passé à Berlin. Et on n’a pas complètement tort, vous le savez bien. Pour bien faire, même les monuments de la ville ont subi plusieurs couches de cette histoire, comme la Siegessaule (Colonne de la Victoire), qui était d’abord censée être érigée en symbole de la victoire sur le Danemark. Mais avant qu’elle ne soit achevée, la Prusse avait eu le temps de vaincre la France. La Colonne accueilli donc carrément l’avènement du nouvel Empire. Elle fut ensuite déplacée par le Troisième Reich, avant de servir aujourd’hui de phare aux grandes manifestations et autres événements, à saveur nationale ou pas. Elle est en plein coeur du Mitte, donc on ne peut plus centrale. De son sommet, on distingue le côté est aussi bien que le ouest. Mais plus près, une forêt dense. Le centre du centre de Berlin est une forêt. Je vous avais déjà dit que c’était vert l’Allemagne?
À quelques pas de là, la fameuse Porte de Brandebourg. Sur les photos d’il y a 20 ans, on la voit de dos. Au premier plan, le reste du Mur est avalé par une nuée de Berlinois de l’est qui le gravissent et se ruent de l’autre côté un sourire triomphal aux lèvres, se levant au passage tout droit dessus devant les caméras, des signes de paix au bout de leurs bras tendus. Aujourd’hui, la grande foule est là pour l’Euro. Où le Mur passait jadis, on voit plutôt une grande scène Coca-Cola, un écran géant et la foule des quatre points cardinaux de la ville sans exception, qui ose exhiber son drapeau sans la honte habituelle.

À la frontière, côté est, parce que je pense encore en ces termes quand je marche dans Berlin, un monument glauque en mémoire des victimes de l’Holocauste. C’est presque un labyrinthe pour l’effet de déroute qu’il provoque en moi, alors que les couloirs sont parfaitement parrallèles. Ils sont formés par de grands blocs de granit, tous inégaux en hauteur, qui m’avalent en projetant leurs ombres oppressantes sur moi. Le sol s’abaisse graduellement. Des tombeaux debouts, voilà à quoi ils ressemblent. Même pas à des pierres tombales; elles-mêmes ne sont pas assez lugubres. Claustrophobe, j’en vois toujours le fond qui m’appelle, la lumière au bout du tunnel où je finirai indubitablement parce qu’il n’y a pas d’autre issue. Ironiquement, le gardien interdit aux petits malins de grimper sur les blocs et de sortir par le haut en sautant de l’un à l’autre. Est-il conscient de faire partie du synopsis? À chaque détour, à chaque tournant, c’est un long couloir sombre et une sortie dont je ne sais quoi attendre. Et des sons dont je ne saisis pas la provenance: des rires, des cris, des soupirs ou des pas pressés. Les réactions au malaise varient en fonction des individus. Méfiante, avant de traverser chaque couloir, je prend mon temps, au cas où quelqu’un, ami ou ennemi, surgirait sur mon flanc.

Sur Unter den Linden, les Champs Élysées allemands, je croise le Berliner Dom (la cathédrale historique), la Neue Wache (un monument aux victimes des guerres où une femme en pierre serre dans ses bras le cadavre de son fils), une statue en l’honneur des 20 millions et quelques soldats russes tombés dans les années 40s dont on ne parle pas assez souvent, et le Lust Garden derrière lequel des grues dressés comme des saluts hitlériens rappellent qu’ils furent nombreux ici à venir écouter les discours de l’auteur de Mein Kampf.

Alexanderplatz est bondée. La grande tour de télévision attire comme un aimant, comme à chaque fois le plus haut point de la ville. Tout le monde admire un grand machin métallique et affreux sans aucune valeur historique, juste parce que c’est haut. Et c’est partout pareil. Mais je consens à laisser la Tour Eiffel en dehors de ça.

Mes pas suivent ce qu’il reste du Mur de la East Side Gallery jusqu’au Checkpoint Charlie, le point de passage américain. Je m’imagine les êtres chers de l’autre côté pendant tout le trajet, en admirant les graffitis peints en hommage à la liberté sur les ruines toujours trop hautes et pleines. Je croise une des peintres, puisque tout le monde y participe comme il le veut. Son pinceau trace un soldat simplet. Je continue, et passe le baiser fraternel entre Brejnev et Ulbricht, le visage d’un prisonnier politique et un cri à la libération de la Palestine.

Checkpoint Charlie est resté tel que je me le suis toujours imaginé. Je passe sous le grand panneau “Vous entrez dans le secteur américain, défense de porter des armes en dehors du service, obéissez aux règles de circulation” et je pénètre dans le Musée (eh oui, il pleut!). Chaque photo historique est traduite dans la langue des quatres secteurs, ce qui fait que les murs sont bien remplis. En prime, une voiture blindée de ciment ayant servi à passer de l’autre côté, des sculptures, des films, des uniformes et une grande croix pour Peter Fechner, un jeune homme de 18 ans mort au bout de son sang au pied du mur alors que les secours prirent trop de temps à intervenir pour des raisons politiques. Bref, un bric-à-brac d’histoires personnelles touchantes, avec des prénoms, des lettres et des registres à l’appui. Un bémol, de grands panneaux ont été érigés dehors pour replacer le Mur dans le contexte général de la confrontation est/ouest de 61 à 89. Je retiens que les Américains sont des sauveurs, que par chance, aujourd’hui, il n’existe plus de tels murs pour séparer les familles et les proches, et que nous devons tous lutter pour préserver cette liberté.

Sérieusement? Parce qu’alors j’en connais quelques-uns qui ont la mémoire des murs courte et qui devraient peut-être venir relire tout ce paradoxe propagandiste une couple de fois, question que ça leur rentre un peu mieux dans le crâne et que je puisse en finir avec cette nausée qui me taraude.

Le Tacheles est d’abord une galerie d’art. Mais en rester là serait réducteur. Parce que ce n’est pas une galerie d’art comme les autres. Ce grand bâtiment à moitié détruit, ayant probablement été bombardé malgré que les avis divergent, nous ouvre ses grandes portes de fer qui donnent semble-t-il sur une cour à scrap. La scrap en question se révèle être un tas de sculptures métalliques énormes disposées aléatoirement sur du sable en compagnie des matériaux ayant servis à leur construction. Entre les monstres d’acier: une fusée artisanale peinte du CCCP et des petits bars aux terrasses bizarres où deux ou trois artistes tirent sur des joints gigantesques en me souhaitant la bienvenue. En repassant à l’intérieur, je gravis un escalier tournant, entourée de murs garnis d’affiches bariolées. À chaque étage, de nouveaux ateliers où les artistes surveillent leurs expositions itinérantes. L’une d’entre elle peint des célébrités qui posent dans des urinoirs. Au cinquième, le dernier, les oeuvres grandioses d’Alexandr Rodin, de Biélorussie, me sidèrent. Le mois prochain elles seront ailleurs, alors dépêchez-vous.

Je choisis d’attendre le dernier jour pour voir Sachenhausen, le camp de concentration le plus proche de Berlin, mais aussi primé “camp modèle” par les Nazis après que les SS aient pris les commandes et éliminé la concurrence des SA et de Dachau. Après avoir franchi les anciennes maisons des SS, maintenant habitées par des villageois apparemment sans reproches, ma visite commence vraiment par le lieu où la Shoah est née, puis passe par le “Monstre Vert”, la cafétéria des SS que les prisonniers du camp avaient le mandat de servir.

Rappelons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un camp d’extermination, lesquels se situaient hors d’Allemagne, principalement en Pologne. Sachenhausen était un camp de travail forcé, et a accueilli tous les types de prisonniers: les plus nombreux étaient les “anti-sociaux” (Juifs, Tziganes, homosexuels), mais venaient aussi des Allemands qui avaient aidé à cacher ou faire passer les persécutés, des Slaves, des prisonniers de guerres protégés par la Convention de Genève, des soldats désobéissants, des résistants, etc. La première chose qu’on leur disait à tous pendant la scéance d’”exercices” où, exténués, ils devaient réaliser des efforts physiques inhumains non seulement sans y laisser leur peau mais sous les yeux des SS qui cherchaient avidement le moindre prétexte à la punition (lire torture ou exécution), c’était que leur seule porte de sortie du camp était la cheminée du four crématoire. Un manque de synchronisation, une chûte ou un soupir de trop et les coups pleuvaient. Ce n’était pas la chambre à gaz qui était la plus prisée ici, malgré qu’elle ait tout de même servi plus que son dû vers la fin de la guerre, mais l’exécution par une balle dans la nuque. Actionnée par un déclencheur, la détente restait loin du bourreau, afin de “déshumaniser” la corvée. Le prisonnier avait l’impression jusqu’au bout de passer un examen médical. C’est vrai qu’on avait pris la peine de vérifier l’état de ses dents à l’entrée…
Le fils de Staline y trouva la mort, et on ne sait toujours pas si ce fut par un suicide ou une exécution. Beaucoup prétendent qu’il aurait mis les pieds exprès sur l’herbe interdite pour que les tireurs l’abattent. Puisque c’est Kundera qui m’accompagnait justement à cette étape, je vous renvois à un chapitre opportun de L’Insoutenable légèreté de l’être. Si vous ne l’aviez pas, par hasard, sous la main, je vous conseillerais d’aller me chercher ce livre au P.C. Parce que j’arrive même à donner dans l’humour minable en de telles circonstances, eh oui, mais comme l’écrivait Romain Gary, puisque je n’en finis plus de nommer des auteurs: “L’humour est une dynamite silencieuse et polie qui vous permet de faire sauter votre condition présente chaque fois que vous en avez assez, mais avec le maximum de discrétion et sans éclaboussures”. Je ne voyage pas si seule que ça.

Je passe aussi dans les cabinets médicaux ayant servis à des expériences plus que douteuses, et les tables d’autopsie où des prisonniers devaient noter les causes de la mort de leurs compagnons. Mort naturelle pour la grande majorité, évidemment.

Après les Nazis vinrent les Soviétiques. Arrivés en libérateurs, ils eurent tôt fait de reprendre le contrôle de camps qui allaient servir à leurs propres prisonniers. La chambre à gaz et le crématorium ne furent plus utilisés, mais les méthodes de gestion reproduites sans vergogne. Sous ce règne, quand ce n’était pas de faim, de froid ou de maladie, les prisonniers mourraient d’ennui, privés du droit de sortir des baraques sans fenêtres. Le camp fut ensuite érigé en symbole de la résistance par la RDA qui ne se gêna pas pour y étouffer les rumeurs selon lesquelles les résistants au régime nazi n’avaient pas tous été communistes.

Mais en dehors des dates, des statistiques et des faits qu’on ressasse au point de les connaître par coeur, de l’horreur des images qui nous ont bombardés à répétition au point de nous enseigner l’Holocauste comme on raconte un mauvais rêve, visiter un camp de concentration c’est de l’émotion qui déborde. J’ai appris des détails d’une histoire que je connaissais et qui ne change pas, j’ai prévu mes réactions d’autiste une semaine à l’avance, je savais parfaitement à quoi la terre désolée du camp allait ressembler. Pourtant, la marée d’émotions ressentie n’en fut pas moins intense. J’ai eu envie de prier quelque chose, n’importe, mais je n’ai pas su quoi. Envie de vomir mes sens pour ne plus rien sentir, ironiquement si on pense aux cellules insensorielles où les récalcitrants étaient confinés. Car ce n’était pas que des SS, des Nazis ou des Allemands qui perpétrèrent de telles atrocités. Ils n’étaient pas monstres: ils étaient humains. J’ai été envahie par un dégoût profond pour l’humanité: la leur, la nôtre, la mienne. La même humanité qui fait qu’encore aujourd’hui, malgré cette tragédie ignoble, des Hommes reproduisent sur d’autres Hommes les mêmes supplices honnis par tous ceux qui se croient supérieurs à leur bassesse humaine, qui pourra toujours, tôt ou tard, les rattraper. Chacun de nous aurait pu être bourreau ou victime, et personne ne peut prétendre pouvoir savoir à laquelle des deux catégories il aurait appartenu.

Finalement, malgré la révolte que cette pensée provoque en moi, ne serait-il pas mieux d’oublier tout ça? La mémoire de la bêtise humaine réussit-elle vraiment à nous rendre moins bêtes?

Il y aura toujours des imbéciles heureux pour marcher sur les blocs d’un intolérable souvenir…

Hambourg

juillet 15, 2008

J’avais dit que je reviendrais sur la perte de ma carte bancaire: c’est en débarquant dans l’Altona que j’ai pris conscience de l’affaire. Malheureusement mon séjour à Hambourg ne durait que deux jours et je n’ai pas pu apprécier la ville avec la légèreté habituelle. Arrivée en plein festival Harley Davidson, perdue dans le Red Lite entourée de beaucoup trop de cuir sur le chemin de St-Pauli (le quartier du sex, drugs and rock and roll allemand), j’ai trouvé Hambourg trash par concours de circonstances. Ça en prend, des mauvaises étapes, j’imagine. Comme ça on apprécie plus facilement les meilleures.

Comme si c’était pas assez, la tempête me submerge après une longue marche jusqu’au Fish Markt, dans le port. Imaginez la scène: je m’abrite de l’orage sous un ponton du grand marché en briques rouges. Le Markt étant fermé aujourd’hui, on distingue difficilement un intérieur lugubre. Personne au port sauf un prophète itinérant (un fou quoi!). Avec sa barbe jaunie et les filets de pêche qu’il porte sur son torse nu, il a l’air du vieil homme de Hemingway en version moins cubaine. Déboussolé, il s’approche de moi et me fait l’aveu de sa dernière vision, qui le rend bien moins sympathique: Il aurait vu en rêve une jeune femme me ressemblant étrangement qui décrochait la bouée de sauvetage du pont à proximité. Dans un anglais impeccable, il me dit: « I must warn you not to attend to security supplies. Because I am a handicapped person, when you have those evil intentions, you are attending to MY personal security. I don’t like that. Plus, you risk three years of prison, here in Germany. So my mission today is to scare the demon out of your female nature by warning you. » -à ce moment il murmurait à peine et j’étais figée de terreur- « Do not, by no means, touch that orange circle! ». Heureusement, après son laïus, il a subitement oublié ma présence, son regard figé s’est porté plus loin et il a disparu en me laissant complètement morte de trouille.

Le temps de me remettre de mes émotions et je retraversais la ville, un grand parc, un chemin de fer et enfin le Rathaus. Aux alentours, un lac et un jet d’eau imitant celui du Lac Léman et Saint-Nicholas, une église dont il ne reste que le haut clocher. Ce qui lui manque, on peut le deviner dans les ruines du bombardement. Elle aurait servi de camp de prisonniers durant l’Holocauste, et on y trouve une statue très émouvante d’un homme agenouillé la tête entre les mains, pleurant sur un tas de briques. Il fait beau et l’absence du toit de l’église ne me gène pas outre mesure, j’y passe donc un long moment avant de continuer ma route vers l’est. 

 

 

Bielefeld

juillet 9, 2008

J’arrive dans cette ville de vanille à 4 heures du matin après une nuit pénible. Je laisse là ma compagne de siège qui va jusqu’à Leipzig en lui souhaitant bonne chance d’une voix cassée. Il fait encore froid puisque je suis plus au Nord. Et noir. J’attends Étienne dans un coin de la gare avec mon sac sur les pieds, enroulée jusqu’aux oreilles dans mon châle turc. Pourquoi est-ce qu’il fait toujours froid dans les gares? C’est ma faute aussi…quand j’ai quitté la France il faisait 30 degrés Celsius. J’ai été naïve, suis partie dans manteau et ai pris que des sandales pour faire plus léger. Je paie. Ils sont sur la route de retour de Berlin, et en retard. Donc j’attends.

Je suis presque endormie quand deux heures plus tard Étienne me saute dessus. Présentations rapides de la bande et au lit! On parlera demain, ou plutôt ce soir. Étienne habite dans l’Auberge allemande. Ils sont huit colocs, que je verrai à peine même en une semaine, et il y a une rotation mensuelle. Quand j’y suis, c’est la Finlande, la Syrie, la France et la Tchéquie en plus de l’Allemagne, si je me souviens bien. Que des filles à une exception près et c’est pas pour déplaire à Étienne. Ah! Elle est belle la vie d’Erasmus!

Ça c’est la vue du château, pas de la fenêtre d’Étienne. À ne pas confondre une deuxième fois.

On voit le château de la fenêtre de la cuisine, d’où la précision, ça devient un peu compliqué. Le vent s’engouffre violemment pour claquer la porte, et je sirote mon café en cherchant le centre-ville. Mais avec tous ces arbres c’est dur à dire. C’est vert l’Allemagne. Il faut dire qu’ils ont de la place, pas de stress. Nous optons pour une balade jusqu’au château, qui se dresse sur une petite colline. Il date de la fin du 19ème, donc pas de quoi en faire une histoire. Mais c’est déjà mieux qu’en Amérique et je n’oserais pas critiquer. Et puis la vue est assez sympathique. En redescendant je remarque tout de suite que le clocher des églises n’a plus la même forme qu’ailleurs. Tout en pointe. Étienne me raconte qu’on y cache les plans, au cas où il y aurait d’autres bombardements ce sera plus facile de tout reconstruire. Je salue Bismarck avant de m’asseoir dans un semblant de Cage aux Sports pour regarder le match contre l’Autriche en ingurgitant un demi-litre de bière. Et un schnitzel. Ça sonne bien schnitzel, allemand et tout…bon ça manque peut-être d’exotisme dans le concret. Parce qu’au final c’est juste une grosse croquette de poulet pané. C’est pas mauvais par contre. Mais question gastronomie, la bradwurst (cette grosse saucisse si typique), elle est imbattable. Et le ketchup allemand goûte pas pareil…meilleur. Sur la tête de ma mère.

L’allemand, j’y comprend pas un traître mot. De la pure mystification. Le type en face de moi pourrait me dire n’importe quoi, il trouverait juste un regard complètement vide d’incompréhension. J’ai même pas le réflexe de parler anglais. Surtout quand je me fais engueuler à cause de mon attraction kamikaze pour les pistes cyclables. C’est incroyable mais pendant 2 semaines j’avais beau me concentrer je finissais toujours par marcher au mauvais endroit. Il y en a partout et elles sont juste délimitées par une couleur de pavé différente. Mais c’était systématique, j’étais toujours à vagabonder dessus. Et les Allemands, quand les rêveurs respectent par leurs codes, ils y vont pas avec le dos de la cuillère. Ok, peut-être que j’arrivais à comprendre « scheisse! ». Et « hallo », mais ça j’ai pas de mérite. Pourtant je suis pas mauvaise en langues…mais franchement, avec leurs verbes à la fin mais pas tout le temps et compagnie, ils m’ont eu. L’allemand et moi ça fait quinze.

Comme je tournais en rond à Flée, Étienne m’a dit: « Ben t’as qu’à venir tourner en rond à Bielefeld, au moins on sera plusieurs ». Et c’est vrai qu’on tourne en rond à Bielefeld. Mais le rythme est drôlement agréable. Et puis passer une semaine à boire comme des trous entre chums de gars et à jouer à la console à des jeux de « street fight », ça commence bien les vacances. Trouvez l’erreur. En prime, à frauder le Bahn, j’ai évité de dépenser trop d’argent. Les Allemands sont tellement droits que personne n’oserait les soupçonner de malhonnêteté pour des choses aussi futiles. Ils ont oublié ces radins d’étrangers! Mais toute cette rigueur a l’air de plutôt fonctionner, et finalement laisse une grande liberté pour des trucs insignifiants qui sont contrôlés sans effet ailleurs. Par exemple, une nuit, nous avons décidé d’aller jouer au foot/soccer (je savais pas quel terme choisir du haut de ma schizophrénie) dans le parc. D’abord il était ouvert, et ensuite personne a même pensé venir nous mettre dehors, passé 9 ou 11 heures de beaucoup.

L’Euro à Bielefeld, c’était inégalable. Pas seulement à cause des Allemands. Nous avons regardé le match France-Italie avec un public moitié français, moitié italien. Bon ok, il y avait moi mais dans le lot je comptais pour la France, question de faire simple (et de ne pas me faire humilier en évoquant inutilement les hauts faits canadiens dans le domaine). Et aussi deux Polonaises…enfin. Tout ça chez un Italien, Antonio, en mangeant des pâtes carbonara maison. Comme la France a perdu en 10 minutes, après que les chandails de Zidane et de Materazzi aient été échangés entre deux représentants de chaque pays qui en ont profité pour mimer le Coup de boule, les Italiens ont pas du tout été arrogants. Au contraire, ils nous tapaient sur l’épaule en compatissant, quand ils ne chantaient pas l’hymne national à tue-tête, ou « Siamo i campioni del mondo » à grands cris sur l’air de Seven Nation Army. Et puis fêter la victoire italienne dans la rue en criant « Allez les Bleus » dans une foule hostile, ça n’a pas de prix. D’accord non, pas hostile du tout. À part peut-être un qui a eu l’idée fabuleuse de porter un sigle du régime de Mussolini sur son vieux maillot…effectivement y’a des épais partout.

Puis c’est le tour de l’Allemagne de fêter, au Movie en compagnie d’un drôle de personnage qui faisait la split au milieu de la piste de danse malgré son âge avancé, en agrémentant le tout de signes d’inspiration vaudou (pendant qu’Étienne et moi faisions le robot en back vocals).

Ma dernière soirée à Bielefeld, on la trouve autour d’un feu avec de la bière belge ramenée de Lille par les copains d’Étienne, des guitares, et au moins 14 nationalités différentes. Après un concert donné dans l’escalier en colimaçon de la maison par un fabuleux trio guitare-accordéon-saxophone qui en a mis plein la vue aux Allemands, le petit matin a été témoin de bien des niaiseries. Notamment deux, qui impliquent un cornet de crème glacée en plastique géant et un panier d’épicerie. Évidemment les Lillois c’est pas n’importe qui, alors à neuf heures du matin on était encore dans la cuisine à boire de l’hydromel. Avec tout ça je suis fin prête à reprendre la route vers Hambourg, de jour cette fois-ci, heureusement. Je vais peut-être mieux dormir, dans toute la splendeur de ma logique.

Bruxelles

juillet 9, 2008

Bruxelles est d’une mocheté attendrissante qui la rend tout à fait sympathique et suggère la découverte de quelques trésors. Tout est bâti n’importe comment avec un souci d’harmonie absolument inexistant et/ou particulièrement original. Et puis tout est toujours en construction, il y a donc plus de grues à voir que de monuments. Mais commençons par le début.

Après avoir trouver un lit de dernière minute au bout d’une communication coupée, je débarque à la frontière de la banlieue Molenbeek, et donc plus près de Marrakech que de Bruxelles. Un mauvais tournant au dernier carrefour -comme d’habitude quoi!- en direction de la Bourse, et je trouve étrange qu’il y ait plus de femmes voilées ici que dans les mosquées d’Istanbul, (que par la même occasion je sois la seule femme blanche et non-voilée) et que les hommes me regardent d’une manière générale beaucoup plus lubriquement que d’habitude en m’appelant « bébé ». Il y a du sable, des bulldozers, des boulevards entiers en décrépitude…et puis je me dis au bout d’un trop long moment inconfortable que j’ai du me tromper de chemin quelque part. Mais quand toutes les rues commencent par Antoine quelque chose, qu’est-ce que j’y peux moi? Au moins j’aurai vu Bruxelles comme pas un touriste, et comme très peu de Belges.

C’est reparti. En traversant les Quais du Charbonnage, qui portent bien leur nom, bizarrement, les voiles disparaissent et le français reprend le dessus comme une claque sur la gueule. On parlait d’un souci d’harmonie hors du commun? Eh bien il va jusque là. Je débarque sur une des rues les plus cossues de Belgique, remplies de boutiques de designers célèbres.

Je marche toute la ville, traversant la place de la Bourse, la place du Markt, le Marché aux Herbes, la Cathédrale Ste-Gudule (OUI!), le Palais Royal et son jardin…avant de faire demi-tour parmi le flot d’Espagnols en transe après leur première victoire à l’Euro. Ils ne savent pas encore qu’ils seront champions. Je m’arrête pour écrire dans un petit bar, le Coq, où on me tend un encyclopédie de bières.

Le lendemain, il pleut. La pluie de Bruxelles est un « highlight » de la ville. Je me dirige vers le Manneken Pis (en gros, la statue d’un petit garçon qui fait pipi debout sur un abreuvoir) en m’attendant à ce qu’il soit plus petit que ce que j’imagine. Mais il est encore plus petit que ça. C’est ça le symbole national? Un monument en hommage à l’absurdité? Ça n’empêche pas une horde de Japonais de s’être levé à 9h un dimanche matin vide pour venir le prendre en photo sous tous les angles. Ce sont eux que je ne peux m’empêcher pour ma part d’immortaliser. Un cliché d’un cliché, pourquoi pas? Il paraît qu’il existe l’équivalent féminin du Manneken, mais j’ai oublié de le chercher…

La pluie me donne étrangement des envies de musées, pour une fois. Et puis il faut dire que ceux de Bruxelles ont l’air fréquentable. J’opte donc pour le Musée des Instruments de Musique et le Musée de la Bande Dessinée. Un meilleur symbole pour le pays que cette dernière, et les Bruxellois ont su en faire bon usage. Ils ont peint des personnages de BD géant sur les immeubles, et chaque rue porte deux noms, le deuxième étant le nom d’un héros. Vous voyez mieux pourquoi Bruxelles est sympathique? Et puis les gens sont purement et simplement gentils. Rien à redire, j’ai le moral dans le plafond après une petite discussion avec un serveur au large sourire qui m’en fait oublié ma carte bancaire…mais on y reviendra. Honnêtement, les Français qui vantent à n’en plus finir le Québec chaleureux, paisible et accueillant auraient un grand intérêt budgétaire à cesser de bouder la Belgique, surtout par les temps qui leur courent après. On s’entend que les grands espaces c’est pas tout à fait ça et qu’il pleut quand même souvent, mais l’avantage comparatif face à la traversée de l’Atlantique est loin d’être négligeable.

Nous disions donc…le Musée des Instruments de Musique expose des bizarreries en tout genre avec un super système sonore…en théorie. J’explique: à l’entrée on vous donne un casque, qui est censé détecté les ondes associées à chaque petite cible au sol devant la vitrine d’un instrument et déclencher un morceau simple qui vous offre un aperçu de comment il sonne. Malheureusement, les ondes, c’est difficile à contrôler. D’abord, sur la cible, vous devez ajuster la position de votre casque, donc votre tête, telle une antenne, pour éviter le plus possible un grichouillage de radio entre deux postes qui casse les oreilles. J’ai essayé avec le bras en l’air, sans résultats. Ainsi avec un peu de chance et d’habileté vous arriverez à deviner le son d’un instrument suffisamment longtemps avant de devenir sourd pour vous en faire une idée. À ce propos je vous conseille de fermer votre casque avant d’éternuer. Quand vous quitter la cible, il faut vous dépêcher d’atteindre la prochaine parce que la cacophonie qui résulte de l’interférence des diverses ondes émanant de chaque cible à des volumes irréguliers a tôt fait de vous donner la migraine. Franchement, le bon vieux audio-guide où il faut appuyé sur la bonne touche en fonction du chiffre affiché est peut-être pas si dépassé…En dehors de ça, les harpes birmanes, les tambours burkinabais, les balalaïkas russes, les accordéons belges, les guimbardes anglaises, les flûtes tatares, les clavecins français, les cithares indiennes, les contrebasses roumaines en plus d’un paquet d’autres instruments inimaginables, ça valait le coup. Mais c’est toute étourdie que je monte les tonnes d’escaliers jusqu’à une vue extatique de la ville.

Le Musée de la Bande Dessinée est super, malgré que mal adapté aux gens perdus de mon espèce en terme de flèches et autres indications. La visite commence par les vieilles planches brouillonnes qui datent du début des temps de ce genre littéraire, quand il était encore à l’index. Puis, par époque, on assiste à l’évolution des magazines Spirou et Tintin, avec leur flot de dessinateurs au coup de crayon variable. À chaque mois son exposition; lors de mon passage c’était Peyo et ses Schtroumpfs. Maintenant, soyez attentifs que je vous raconte la création du langage si particulier à nos petits lutins bleus, qui a d’ailleurs été traduit dans une proportion impressionnante, citons notamment l’hébreu (« dardasim » et l’islandais (« strump »): Un beau matin, Peyo et Franquin déjeunaient gentiment. Le réveil étant difficile, Peyo souhaite que Franquin lui fasse passer la salière mais bloque sur le mot. Il prononce donc la phrase fatidique « Passe moi le…schtroumpf! ». Franquin pouffe de rire et rétorque « Le sel? Je te le schtroumpf! ». Tout cela est donc né d’un trou de mémoire opportun. Y’a jamais rien qui arrive pour rien. On en arrive enfin à un genre de BD tout à fait délectable, le Noir, qui allie une technique de dessin noir et blanc où les couleurs sont inversées comme sur un négatif à des blagues incroyablement cyniques. Chapeau.

Je retrouve Frédéric, de Montréal. Oui, oui, Armstrong, pour ceux qui le connaissent. Une bière à St-Gilles, le quartier des purs bruxellois, avant mon départ pour l’Allemagne en autobus de nuit, me rappelle un sourire aux lèvres que rencontrer des Québécois en voyage comme à la maison implique toujours le même genre de discussions politico-fantastiques, où je retrouve mon appartenance à une race d’indéfectibles obsédés par le destin de leur « nation » peu importe où ils vont. Ça peut être désagréable, ça l’est souvent. Mais surtout pas cette fois. Et après avoir discuter de l’avenir du Québec pendant des mois à la demande de CERTAINS Français dont l’avis facile est encore teinté de colonialisme condescendant, retrouver Fred, c’était une symphonie. Il me guide vers « sa » baraque à frites. Et il est vrai que ce fut les meilleures frites à vie. Andalouse, la sauce. Parce qu’à force de manger du curry par nostalgie (comprend qui peu…regard lourd de conséquences), j’ai finis par en avoir mal au cœur. Et puis en rentrant j’ai vu l’Atomium de loin, et je suis contente, parce que d’aller jusqu’au bout d’une ligne de métro juste pour ça, ça m’aurait fait mal.

Mais j’oublie presque de vous parler du quartier européen. Parce que je suis tout de même aller au bout d’une ligne de métro pour ÇA. Mais c’est par déformation professionnelle…ou parce que je suis une groupie de Frédéric Mérand (non, on parle pas du même Frédéric mais d’un autre, soyez donc attentifs!), c’est selon. ÇA, c’est le bâtiment Justius Liptius, siège du Conseil de l’Europe. On s’entend, il est célèbre, ça y’a pas à dire. Du moins dans mon milieu scolaire dégénéré. Mais parce qu’il est d’une laideur incroyable. Et brun. Mais un brun laitte, vraiment laitte. Genre brun-gris. Dégueulasse. Bref j’ai parcouru tout ce chemin pour aller voir à quel point un immeuble pouvait être laid. Et j’ai constaté. Puis j’ai fait demi-tour. Au moins j”aurai vu Bruxelles comme pas un touriste.

Bruges

juillet 9, 2008

Il a du y avoir un vortex quelque part entre Gand et ici qui m’aurait échappé parce que je débarque dans une autre dimension. J’attends en vain un remake d’une mélodie d’Ennio Morricone version médiévale pour célébrer mon arrivée en terre flamande. Mais c’est un grand silence et une petite bruine qui me mène dans les rues vides de Bruges; tellement qu’on dirait un dimanche.

Le toit des maisons renforcent mon impression de western moyenâgeux à la façon dont il arbore des grands airs de décor. C’est qu’on pourrait aisément croire au vide derrière les hautes façades de brique.

Classique, après m’être égarée 4 fois, le sac à dos commence à creuser des marques sur mes épaules. Finalement je trouve ce que je cherche: au fond d’une petite ruelle, derrière un grand bâtiment en construction, un grand café. Parce qu’heureusement, à l’intérieur, rien à voir. C’est tout vieillot et confortable. Après 7 changements de train, la sieste est de mise pour quelques heures.

Je suis réveillée par deux Brésiliennes qui décident de m’inclure à tous leurs plans de la journée sans me demander mon avis, sous prétexte que ce doit vraiment être horrible de voyager toute seule. J’ai pas choisi peut-être…Mais pour l’instant, une gaufre, alors que mon ingratitude cède la place à un « Pourquoi pas? ».

Nous accostons sur la place du Grote Markt, avec en son centre une tour si haute qu’on en distingue à peine le sommet. C’est le Beffroi de la ville, et nous n’aurons à la fin de notre séjour toujours aucune idée de ce à quoi peut bien servir ce machin. Les Brésiliennes croiront jusqu’au bout qu’il s’agit d’une église. Au pied, deux baraques à frites se livrent une guerre sans merci depuis au moins quelques millénaires. Ça me rappelle la Guerre des Bagels –cela mérite définitivement l’emploi de majuscules- à Montréal. Mais ici, à cause d’un renouvellement régulier des propriétaires, les locaux se voient dans l’obligation de regoûter constamment aux recettes des deux de toute façon avant de faire un choix momentané…qu’est-ce qu’on les plaint!

La ville entière est briquée, rappelons le. Comme si c’était de la tapisserie qu’on avait étalé autant sur les maisons que sur les rues et les trottoirs, en faisant un grand cercle à chaque fois. Le bleu du ciel est une bénédiction pour mon manque chronique d’orientation.

En sortant un peu du centre, je tombe sur de grands moulins posés nonchalamment sur des collines verdoyantes en bordure de la rivière. Puis, en faisant demi-tour, l’Église de Jérusalem copiée par un illuminé me tombe dessus. Ils en ont fait un Musée de la Dentelle, spécialité notoire de la région.

En rentrant au centre-ville, je croise une colonie de canards qui se baladent sur le trottoir le plus naturellement du monde. Cela me rappelle que je n’ai vu aucun pigeon depuis mon arrivée. Après une longue recherche, j’en trouve bien 1 ou 2 le troisième jour, sur la place du Markt. Toutefois, ils ont une teinte jaunie de manuscrit froissé comme s’ils avaient voulu s’agencer à la saveur de la ville.

Je passe une soirée hilarante avec mes Brésiliennes dans un petit café teinté de techno pour je ne sais quelle occasion. Peut-être pour célébrer l’arrivée d’un groupe de militaires de la Marine belge qui ont la brillante idée de nous payer le champagne toute la soirée. Je finis par me sauver de ce qui prend des airs de beuverie louche et retrouve cahin-caha mon chemin vers la petite ruelle pour m’apercevoir que j’ai le mauvais code pour ouvrir la lourde porte de bois. Il est 3 heures du matin et j’escalade dans le froid une échelle en fer sur trois étages pour forcer la fenêtre de mon dortoir. 5 minutes plus tard, un groupe d’Américains confronté à la même énigme est guidé à l’échelle par mon sifflement et me gratifie de sa reconnaissance éternelle en passant tant bien que mal par ma fenêtre, après que j’ai demandé le mot de passe. Je rêve où je garde le pont-levis du château-fort? C’est que Bruges, c’est plus au Nord que « le Nord », pour une fausse française autant que pour des Ricains de la côte ouest…pis y fait frette en sale! Pour éviter d’avoir à répéter le même manège toute la nuit nous posons un énorme pot de fleur dans l’entrée pour bloquer la porte.

J’attends l’ouverture du Musée au Chocolat au pied d’une fontaine. Les carillons du Beffroi sonnent dix heures, et une petite araignée noire gravit mes doigts posés sur la pierre froide. Ça y est, ils ouvrent. Tiens, ils sortent des plantes dehors avant de laisser entrer les visiteurs…

Le musée achève de m’hypnotiser. Cortez avait beau être un individu sanguinaire complètement exécrable, sans lui on aurait peut être évité le massacre inexcusable de peuples de génie mais tout de même raté une sacrée merveille. Il fut une époque où le chocolat chaud était aussi à la mode chez les riches aristocrates européens que le café. J’attribue son éventuelle dégringolade dans les mœurs au fait qu’il se marie mal avec la cloppe. Du chocolat est offert à la fin du parcours par un Chef aux longues moustaches grises qui nous MONTRE en primeur le secret du caramel dans la Caramilk. Que je vendrai au plus offrant. Sans doute très, très cher.

Une balade à vélos sur les pavés de la ville et nous croisons encore de l’Art nouveau, une statue de la Vierge sculptée par Michel-Ange, et beaucoup d’églises, dont une chapelle magnifique contenant une relique de Jésus-Christ devant laquelle croyants comme non-croyants se signent.

On appelle Bruges la « Venise du Nord » (les gens disent la même chose d’Amsterdam et de Hambourg, il suffit d’avoir de l’eau, un jeu d’enfant) et nous comprenons pourquoi, puisqu’à chaque fois que nous quittons le centre-ville, nous finissons sur un pont. Toujours le même? Pour retrouver le chemin de la boutique de vélos à temps pour la fin de notre location, il a bien fallu se rendre à l’évidence et déduire que non. Et je vous jure que ce n’est pas moi qui menais la troupe. Bruges me tire sa révérence au Bar Choc avec le dernier album d’Henri Salvador, justement, et un grand bol de chocolat chaud à la cannelle.

Tours

juillet 9, 2008

Tours est une ville bourgeoise. C’est ce qu’on en dit et c’est ce que c’est. Et Marlène n’a rien à y faire à part le Conservatoire. Ce qui n’est pas peu, cependant. C’est elle que je retrouve après un petit tour à la Cathédrale (check!) et dans une brocante de livres où je tombe sur « Le Vieil Homme et la Mer » pour deux euros. C’est ainsi que j’entre dans le monde de l’art étudiant tourangeaux.

Nous commençons avec du théâtre contemporain, parce que c’est ce que mon amie d’enfance fait dans la vie. Dans son appartement incongru -elle doit traverser la chambre de son coloc pour passer à la cuisine-, nous lisons et commentons des scènes de Martin Crimp. La grande fenêtre s’ouvre à la brise du balcon pendant que Marlène cuisine des croquettes libanaises et une tourte aux poireaux, et que j’apprécie ma chance que cette odyssée estivale commence aussi bien question menu. La soirée se termine autour d’un thé sur fond de John Coltrane. Le lendemain, je fais la sieste dans le parc en me disant que je ferais bien la sieste dans tous les parcs européens de l’univers, et rejoint Marlène au Conservatoire pour l’audition de jazz de son ami saxophoniste, qui compose des mélodies expérimentales avec talent. Suit une belle soirée d’été au bord de la Loire avec deux pintes de Grimbergen, sur une terrasse abritée par un grand saule pleureur. Nous rentrons à vélo; je suis assise les cheveux au vent sur le porte-bagage, ce qui fait me remémorer de bons souvenirs orientaux.

Guy-Loup (c’est breton, ceci explique cela), le coloc de Marlène, a ramené du fromage de chèvre tout frais de la ferme de ses parents, et des pamplemousses. Nous l’écoutons nous jouer un morceau de son marimba, un xylophone géant oserais-je dire. Il joue avec deux baguettes croisées dans chaque main et est impressionnant de virtuosité. Dans un tout autre registre nous passons la soirée à chanter et danser sur Dalida en faisant la cuisine –Guy-Loup parle amoureusement de Marseille en tentant de déchiffrer ce qu’il pourrait faire de Dalida avec son instrument-. Un coup de force de Manu sur un rebord du balcon nous permet de déguster nos bières sans ouvre-bouteille, après que ma médiocre tentative au briquet se soit avérée royalement inefficace.

Le surlendemain, j’assiste à un cours de clown. Du vrai. Pas celui de la fête foraine. Mais le cours commence d’abord sur un exercice de « chœur ». Chacun est vêtu de noir et démarre dans une position précise. Il y a un chef d’orchestre et un protagoniste, que tout le monde copie. Seulement il change au fur et à mesure, sans indication. Tout leur environnement est parfaitement symétrique. En installant le « décor » au début, une des filles insiste longtemps sur le fait que les bancs, bien qu’ils soient alignés parfaitement, ne sont pas pareils. Ils prennent place et commencent un jeu d’alignement et de miroir rempli de règles implicites, en silence. Tout doit être répété trois fois. Des mouvements de tête, des comptes, des claquements de pieds, des raclements de gorge. Et des applaudissements. Dès que quelqu’un fait une erreur, les autres applaudissent. Quand il a compris son erreur, l’acteur les fait taire. Tout ça se déroule presque sans explication. J’essaie de comprendre et j’analyse tout, souvent des éléments qui ne font pas partie du jeu mais je ne sais pas faire la différence. Je n’ai jamais assisté à un truc pareil, C’est complètement déroutant.

Un clown, c’est un personnage du quotidien. Sa particularité étant que tout chez lui est amplifié au maximum, au point de devenir grotesque, et que toutes ses réactions sont spontanées mais nécessitent une attente de trois secondes. Être un clown, c’est faire de l’improvisation avec un personnage précis, dont tous les traits changent au goût de son interprète. Il a un nom, une voix, un âge, un métier, un costume. À lui. Et un but. Qui ne sera jamais réalisé. Ou peut-être, mais c’est pas l’important. L’important c’est le parcours vers l’objectif, comme ce qu’on dit en consolation de l’échec. Ça demande une persévérance énorme déjà chez le personnage, imaginez donc le moral de l’acteur qu’il cache. En les voyant je trouve qu’ils travaillent tous avec une facilité désarmante dans un exercice qui a l’air infiniment dur. Et puis le prof leur dit d’enlever le nez rouge. Et toute la tension des interprètes m’explose au visage. Certains respirent fort, d’autres sont en larmes, ce que leurs personnages ne laissaient pas transparaître une seconde. J,ai le droit, en tant que public, de passer mes commentaires, qui sont pris en compte à un degré que je ne soupçonnais pas, parce que l’acteur vit pour son public, par pour les professionnels qui le critiquent. Et puis j’aime profondément ce monde là, mais dans la vie on ne peut pas tout faire.

Plus tard, un petit passage au Singe Vert pour un tartare-frites et la célébration de nos retrouvailles et nous voilà chez Bioutifoulette, la plus jolie et authentique boutique vintage de toute cette noble France -et je dis pas ça seulement parce que la propriétaire est une vieille amie- où je déniche une paire d’escarpins sublimes tout droit sortis des années 50s, Pour continuer de donner dans un anachronisme qui me sied si bien, notre café est jouxté à une rencontre; celle d’une vieille femme attachante de frustration qui prend moins de 25 secondes pour comparer mon profil à celui d’une poupée allemande des années 20s, d’une noble romaine et de l’Impératrice Eugénie, rien que ça. Je ne sais même pas si c’est un compliment, mais je n’ai pas trop le temps de demander des détails puisque j’ai un train à prendre et que la SNCF est bizarrement en grève aujourd’hui.