Bielefeld

By stephaniemartel

J’arrive dans cette ville de vanille à 4 heures du matin après une nuit pénible. Je laisse là ma compagne de siège qui va jusqu’à Leipzig en lui souhaitant bonne chance d’une voix cassée. Il fait encore froid puisque je suis plus au Nord. Et noir. J’attends Étienne dans un coin de la gare avec mon sac sur les pieds, enroulée jusqu’aux oreilles dans mon châle turc. Pourquoi est-ce qu’il fait toujours froid dans les gares? C’est ma faute aussi…quand j’ai quitté la France il faisait 30 degrés Celsius. J’ai été naïve, suis partie dans manteau et ai pris que des sandales pour faire plus léger. Je paie. Ils sont sur la route de retour de Berlin, et en retard. Donc j’attends.

Je suis presque endormie quand deux heures plus tard Étienne me saute dessus. Présentations rapides de la bande et au lit! On parlera demain, ou plutôt ce soir. Étienne habite dans l’Auberge allemande. Ils sont huit colocs, que je verrai à peine même en une semaine, et il y a une rotation mensuelle. Quand j’y suis, c’est la Finlande, la Syrie, la France et la Tchéquie en plus de l’Allemagne, si je me souviens bien. Que des filles à une exception près et c’est pas pour déplaire à Étienne. Ah! Elle est belle la vie d’Erasmus!

Ça c’est la vue du château, pas de la fenêtre d’Étienne. À ne pas confondre une deuxième fois.

On voit le château de la fenêtre de la cuisine, d’où la précision, ça devient un peu compliqué. Le vent s’engouffre violemment pour claquer la porte, et je sirote mon café en cherchant le centre-ville. Mais avec tous ces arbres c’est dur à dire. C’est vert l’Allemagne. Il faut dire qu’ils ont de la place, pas de stress. Nous optons pour une balade jusqu’au château, qui se dresse sur une petite colline. Il date de la fin du 19ème, donc pas de quoi en faire une histoire. Mais c’est déjà mieux qu’en Amérique et je n’oserais pas critiquer. Et puis la vue est assez sympathique. En redescendant je remarque tout de suite que le clocher des églises n’a plus la même forme qu’ailleurs. Tout en pointe. Étienne me raconte qu’on y cache les plans, au cas où il y aurait d’autres bombardements ce sera plus facile de tout reconstruire. Je salue Bismarck avant de m’asseoir dans un semblant de Cage aux Sports pour regarder le match contre l’Autriche en ingurgitant un demi-litre de bière. Et un schnitzel. Ça sonne bien schnitzel, allemand et tout…bon ça manque peut-être d’exotisme dans le concret. Parce qu’au final c’est juste une grosse croquette de poulet pané. C’est pas mauvais par contre. Mais question gastronomie, la bradwurst (cette grosse saucisse si typique), elle est imbattable. Et le ketchup allemand goûte pas pareil…meilleur. Sur la tête de ma mère.

L’allemand, j’y comprend pas un traître mot. De la pure mystification. Le type en face de moi pourrait me dire n’importe quoi, il trouverait juste un regard complètement vide d’incompréhension. J’ai même pas le réflexe de parler anglais. Surtout quand je me fais engueuler à cause de mon attraction kamikaze pour les pistes cyclables. C’est incroyable mais pendant 2 semaines j’avais beau me concentrer je finissais toujours par marcher au mauvais endroit. Il y en a partout et elles sont juste délimitées par une couleur de pavé différente. Mais c’était systématique, j’étais toujours à vagabonder dessus. Et les Allemands, quand les rêveurs respectent par leurs codes, ils y vont pas avec le dos de la cuillère. Ok, peut-être que j’arrivais à comprendre « scheisse! ». Et « hallo », mais ça j’ai pas de mérite. Pourtant je suis pas mauvaise en langues…mais franchement, avec leurs verbes à la fin mais pas tout le temps et compagnie, ils m’ont eu. L’allemand et moi ça fait quinze.

Comme je tournais en rond à Flée, Étienne m’a dit: « Ben t’as qu’à venir tourner en rond à Bielefeld, au moins on sera plusieurs ». Et c’est vrai qu’on tourne en rond à Bielefeld. Mais le rythme est drôlement agréable. Et puis passer une semaine à boire comme des trous entre chums de gars et à jouer à la console à des jeux de « street fight », ça commence bien les vacances. Trouvez l’erreur. En prime, à frauder le Bahn, j’ai évité de dépenser trop d’argent. Les Allemands sont tellement droits que personne n’oserait les soupçonner de malhonnêteté pour des choses aussi futiles. Ils ont oublié ces radins d’étrangers! Mais toute cette rigueur a l’air de plutôt fonctionner, et finalement laisse une grande liberté pour des trucs insignifiants qui sont contrôlés sans effet ailleurs. Par exemple, une nuit, nous avons décidé d’aller jouer au foot/soccer (je savais pas quel terme choisir du haut de ma schizophrénie) dans le parc. D’abord il était ouvert, et ensuite personne a même pensé venir nous mettre dehors, passé 9 ou 11 heures de beaucoup.

L’Euro à Bielefeld, c’était inégalable. Pas seulement à cause des Allemands. Nous avons regardé le match France-Italie avec un public moitié français, moitié italien. Bon ok, il y avait moi mais dans le lot je comptais pour la France, question de faire simple (et de ne pas me faire humilier en évoquant inutilement les hauts faits canadiens dans le domaine). Et aussi deux Polonaises…enfin. Tout ça chez un Italien, Antonio, en mangeant des pâtes carbonara maison. Comme la France a perdu en 10 minutes, après que les chandails de Zidane et de Materazzi aient été échangés entre deux représentants de chaque pays qui en ont profité pour mimer le Coup de boule, les Italiens ont pas du tout été arrogants. Au contraire, ils nous tapaient sur l’épaule en compatissant, quand ils ne chantaient pas l’hymne national à tue-tête, ou « Siamo i campioni del mondo » à grands cris sur l’air de Seven Nation Army. Et puis fêter la victoire italienne dans la rue en criant « Allez les Bleus » dans une foule hostile, ça n’a pas de prix. D’accord non, pas hostile du tout. À part peut-être un qui a eu l’idée fabuleuse de porter un sigle du régime de Mussolini sur son vieux maillot…effectivement y’a des épais partout.

Puis c’est le tour de l’Allemagne de fêter, au Movie en compagnie d’un drôle de personnage qui faisait la split au milieu de la piste de danse malgré son âge avancé, en agrémentant le tout de signes d’inspiration vaudou (pendant qu’Étienne et moi faisions le robot en back vocals).

Ma dernière soirée à Bielefeld, on la trouve autour d’un feu avec de la bière belge ramenée de Lille par les copains d’Étienne, des guitares, et au moins 14 nationalités différentes. Après un concert donné dans l’escalier en colimaçon de la maison par un fabuleux trio guitare-accordéon-saxophone qui en a mis plein la vue aux Allemands, le petit matin a été témoin de bien des niaiseries. Notamment deux, qui impliquent un cornet de crème glacée en plastique géant et un panier d’épicerie. Évidemment les Lillois c’est pas n’importe qui, alors à neuf heures du matin on était encore dans la cuisine à boire de l’hydromel. Avec tout ça je suis fin prête à reprendre la route vers Hambourg, de jour cette fois-ci, heureusement. Je vais peut-être mieux dormir, dans toute la splendeur de ma logique.

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