Bruges

By stephaniemartel

Il a du y avoir un vortex quelque part entre Gand et ici qui m’aurait échappé parce que je débarque dans une autre dimension. J’attends en vain un remake d’une mélodie d’Ennio Morricone version médiévale pour célébrer mon arrivée en terre flamande. Mais c’est un grand silence et une petite bruine qui me mène dans les rues vides de Bruges; tellement qu’on dirait un dimanche.

Le toit des maisons renforcent mon impression de western moyenâgeux à la façon dont il arbore des grands airs de décor. C’est qu’on pourrait aisément croire au vide derrière les hautes façades de brique.

Classique, après m’être égarée 4 fois, le sac à dos commence à creuser des marques sur mes épaules. Finalement je trouve ce que je cherche: au fond d’une petite ruelle, derrière un grand bâtiment en construction, un grand café. Parce qu’heureusement, à l’intérieur, rien à voir. C’est tout vieillot et confortable. Après 7 changements de train, la sieste est de mise pour quelques heures.

Je suis réveillée par deux Brésiliennes qui décident de m’inclure à tous leurs plans de la journée sans me demander mon avis, sous prétexte que ce doit vraiment être horrible de voyager toute seule. J’ai pas choisi peut-être…Mais pour l’instant, une gaufre, alors que mon ingratitude cède la place à un « Pourquoi pas? ».

Nous accostons sur la place du Grote Markt, avec en son centre une tour si haute qu’on en distingue à peine le sommet. C’est le Beffroi de la ville, et nous n’aurons à la fin de notre séjour toujours aucune idée de ce à quoi peut bien servir ce machin. Les Brésiliennes croiront jusqu’au bout qu’il s’agit d’une église. Au pied, deux baraques à frites se livrent une guerre sans merci depuis au moins quelques millénaires. Ça me rappelle la Guerre des Bagels –cela mérite définitivement l’emploi de majuscules- à Montréal. Mais ici, à cause d’un renouvellement régulier des propriétaires, les locaux se voient dans l’obligation de regoûter constamment aux recettes des deux de toute façon avant de faire un choix momentané…qu’est-ce qu’on les plaint!

La ville entière est briquée, rappelons le. Comme si c’était de la tapisserie qu’on avait étalé autant sur les maisons que sur les rues et les trottoirs, en faisant un grand cercle à chaque fois. Le bleu du ciel est une bénédiction pour mon manque chronique d’orientation.

En sortant un peu du centre, je tombe sur de grands moulins posés nonchalamment sur des collines verdoyantes en bordure de la rivière. Puis, en faisant demi-tour, l’Église de Jérusalem copiée par un illuminé me tombe dessus. Ils en ont fait un Musée de la Dentelle, spécialité notoire de la région.

En rentrant au centre-ville, je croise une colonie de canards qui se baladent sur le trottoir le plus naturellement du monde. Cela me rappelle que je n’ai vu aucun pigeon depuis mon arrivée. Après une longue recherche, j’en trouve bien 1 ou 2 le troisième jour, sur la place du Markt. Toutefois, ils ont une teinte jaunie de manuscrit froissé comme s’ils avaient voulu s’agencer à la saveur de la ville.

Je passe une soirée hilarante avec mes Brésiliennes dans un petit café teinté de techno pour je ne sais quelle occasion. Peut-être pour célébrer l’arrivée d’un groupe de militaires de la Marine belge qui ont la brillante idée de nous payer le champagne toute la soirée. Je finis par me sauver de ce qui prend des airs de beuverie louche et retrouve cahin-caha mon chemin vers la petite ruelle pour m’apercevoir que j’ai le mauvais code pour ouvrir la lourde porte de bois. Il est 3 heures du matin et j’escalade dans le froid une échelle en fer sur trois étages pour forcer la fenêtre de mon dortoir. 5 minutes plus tard, un groupe d’Américains confronté à la même énigme est guidé à l’échelle par mon sifflement et me gratifie de sa reconnaissance éternelle en passant tant bien que mal par ma fenêtre, après que j’ai demandé le mot de passe. Je rêve où je garde le pont-levis du château-fort? C’est que Bruges, c’est plus au Nord que « le Nord », pour une fausse française autant que pour des Ricains de la côte ouest…pis y fait frette en sale! Pour éviter d’avoir à répéter le même manège toute la nuit nous posons un énorme pot de fleur dans l’entrée pour bloquer la porte.

J’attends l’ouverture du Musée au Chocolat au pied d’une fontaine. Les carillons du Beffroi sonnent dix heures, et une petite araignée noire gravit mes doigts posés sur la pierre froide. Ça y est, ils ouvrent. Tiens, ils sortent des plantes dehors avant de laisser entrer les visiteurs…

Le musée achève de m’hypnotiser. Cortez avait beau être un individu sanguinaire complètement exécrable, sans lui on aurait peut être évité le massacre inexcusable de peuples de génie mais tout de même raté une sacrée merveille. Il fut une époque où le chocolat chaud était aussi à la mode chez les riches aristocrates européens que le café. J’attribue son éventuelle dégringolade dans les mœurs au fait qu’il se marie mal avec la cloppe. Du chocolat est offert à la fin du parcours par un Chef aux longues moustaches grises qui nous MONTRE en primeur le secret du caramel dans la Caramilk. Que je vendrai au plus offrant. Sans doute très, très cher.

Une balade à vélos sur les pavés de la ville et nous croisons encore de l’Art nouveau, une statue de la Vierge sculptée par Michel-Ange, et beaucoup d’églises, dont une chapelle magnifique contenant une relique de Jésus-Christ devant laquelle croyants comme non-croyants se signent.

On appelle Bruges la « Venise du Nord » (les gens disent la même chose d’Amsterdam et de Hambourg, il suffit d’avoir de l’eau, un jeu d’enfant) et nous comprenons pourquoi, puisqu’à chaque fois que nous quittons le centre-ville, nous finissons sur un pont. Toujours le même? Pour retrouver le chemin de la boutique de vélos à temps pour la fin de notre location, il a bien fallu se rendre à l’évidence et déduire que non. Et je vous jure que ce n’est pas moi qui menais la troupe. Bruges me tire sa révérence au Bar Choc avec le dernier album d’Henri Salvador, justement, et un grand bol de chocolat chaud à la cannelle.

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