Tours

By stephaniemartel

Tours est une ville bourgeoise. C’est ce qu’on en dit et c’est ce que c’est. Et Marlène n’a rien à y faire à part le Conservatoire. Ce qui n’est pas peu, cependant. C’est elle que je retrouve après un petit tour à la Cathédrale (check!) et dans une brocante de livres où je tombe sur « Le Vieil Homme et la Mer » pour deux euros. C’est ainsi que j’entre dans le monde de l’art étudiant tourangeaux.

Nous commençons avec du théâtre contemporain, parce que c’est ce que mon amie d’enfance fait dans la vie. Dans son appartement incongru -elle doit traverser la chambre de son coloc pour passer à la cuisine-, nous lisons et commentons des scènes de Martin Crimp. La grande fenêtre s’ouvre à la brise du balcon pendant que Marlène cuisine des croquettes libanaises et une tourte aux poireaux, et que j’apprécie ma chance que cette odyssée estivale commence aussi bien question menu. La soirée se termine autour d’un thé sur fond de John Coltrane. Le lendemain, je fais la sieste dans le parc en me disant que je ferais bien la sieste dans tous les parcs européens de l’univers, et rejoint Marlène au Conservatoire pour l’audition de jazz de son ami saxophoniste, qui compose des mélodies expérimentales avec talent. Suit une belle soirée d’été au bord de la Loire avec deux pintes de Grimbergen, sur une terrasse abritée par un grand saule pleureur. Nous rentrons à vélo; je suis assise les cheveux au vent sur le porte-bagage, ce qui fait me remémorer de bons souvenirs orientaux.

Guy-Loup (c’est breton, ceci explique cela), le coloc de Marlène, a ramené du fromage de chèvre tout frais de la ferme de ses parents, et des pamplemousses. Nous l’écoutons nous jouer un morceau de son marimba, un xylophone géant oserais-je dire. Il joue avec deux baguettes croisées dans chaque main et est impressionnant de virtuosité. Dans un tout autre registre nous passons la soirée à chanter et danser sur Dalida en faisant la cuisine –Guy-Loup parle amoureusement de Marseille en tentant de déchiffrer ce qu’il pourrait faire de Dalida avec son instrument-. Un coup de force de Manu sur un rebord du balcon nous permet de déguster nos bières sans ouvre-bouteille, après que ma médiocre tentative au briquet se soit avérée royalement inefficace.

Le surlendemain, j’assiste à un cours de clown. Du vrai. Pas celui de la fête foraine. Mais le cours commence d’abord sur un exercice de « chœur ». Chacun est vêtu de noir et démarre dans une position précise. Il y a un chef d’orchestre et un protagoniste, que tout le monde copie. Seulement il change au fur et à mesure, sans indication. Tout leur environnement est parfaitement symétrique. En installant le « décor » au début, une des filles insiste longtemps sur le fait que les bancs, bien qu’ils soient alignés parfaitement, ne sont pas pareils. Ils prennent place et commencent un jeu d’alignement et de miroir rempli de règles implicites, en silence. Tout doit être répété trois fois. Des mouvements de tête, des comptes, des claquements de pieds, des raclements de gorge. Et des applaudissements. Dès que quelqu’un fait une erreur, les autres applaudissent. Quand il a compris son erreur, l’acteur les fait taire. Tout ça se déroule presque sans explication. J’essaie de comprendre et j’analyse tout, souvent des éléments qui ne font pas partie du jeu mais je ne sais pas faire la différence. Je n’ai jamais assisté à un truc pareil, C’est complètement déroutant.

Un clown, c’est un personnage du quotidien. Sa particularité étant que tout chez lui est amplifié au maximum, au point de devenir grotesque, et que toutes ses réactions sont spontanées mais nécessitent une attente de trois secondes. Être un clown, c’est faire de l’improvisation avec un personnage précis, dont tous les traits changent au goût de son interprète. Il a un nom, une voix, un âge, un métier, un costume. À lui. Et un but. Qui ne sera jamais réalisé. Ou peut-être, mais c’est pas l’important. L’important c’est le parcours vers l’objectif, comme ce qu’on dit en consolation de l’échec. Ça demande une persévérance énorme déjà chez le personnage, imaginez donc le moral de l’acteur qu’il cache. En les voyant je trouve qu’ils travaillent tous avec une facilité désarmante dans un exercice qui a l’air infiniment dur. Et puis le prof leur dit d’enlever le nez rouge. Et toute la tension des interprètes m’explose au visage. Certains respirent fort, d’autres sont en larmes, ce que leurs personnages ne laissaient pas transparaître une seconde. J,ai le droit, en tant que public, de passer mes commentaires, qui sont pris en compte à un degré que je ne soupçonnais pas, parce que l’acteur vit pour son public, par pour les professionnels qui le critiquent. Et puis j’aime profondément ce monde là, mais dans la vie on ne peut pas tout faire.

Plus tard, un petit passage au Singe Vert pour un tartare-frites et la célébration de nos retrouvailles et nous voilà chez Bioutifoulette, la plus jolie et authentique boutique vintage de toute cette noble France -et je dis pas ça seulement parce que la propriétaire est une vieille amie- où je déniche une paire d’escarpins sublimes tout droit sortis des années 50s, Pour continuer de donner dans un anachronisme qui me sied si bien, notre café est jouxté à une rencontre; celle d’une vieille femme attachante de frustration qui prend moins de 25 secondes pour comparer mon profil à celui d’une poupée allemande des années 20s, d’une noble romaine et de l’Impératrice Eugénie, rien que ça. Je ne sais même pas si c’est un compliment, mais je n’ai pas trop le temps de demander des détails puisque j’ai un train à prendre et que la SNCF est bizarrement en grève aujourd’hui.

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