
À la frontière, côté est, parce que je pense encore en ces termes quand je marche dans Berlin, un monument glauque en mémoire des victimes de l’Holocauste. C’est presque un labyrinthe pour l’effet de déroute qu’il provoque en moi, alors que les couloirs sont parfaitement parrallèles. Ils sont formés par de grands blocs de granit, tous inégaux en hauteur, qui m’avalent en projetant leurs ombres oppressantes sur moi. Le sol s’abaisse graduellement. Des tombeaux debouts, voilà à quoi ils ressemblent. Même pas à des pierres tombales; elles-mêmes ne sont pas assez lugubres. Claustrophobe, j’en vois toujours le fond qui m’appelle, la lumière au bout du tunnel où je finirai indubitablement parce qu’il n’y a pas d’autre issue. Ironiquement, le gardien interdit aux petits malins de grimper sur les blocs et de sortir par le haut en sautant de l’un à l’autre. Est-il conscient de faire partie du synopsis? À chaque détour, à chaque tournant, c’est un long couloir sombre et une sortie dont je ne sais quoi attendre. Et des sons dont je ne saisis pas la provenance: des rires, des cris, des soupirs ou des pas pressés. Les réactions au malaise varient en fonction des individus. Méfiante, avant de traverser chaque couloir, je prend mon temps, au cas où quelqu’un, ami ou ennemi, surgirait sur mon flanc.
Sur Unter den Linden, les Champs Élysées allemands, je croise le Berliner Dom (la cathédrale historique), la Neue Wache (un monument aux victimes des guerres où une femme en pierre serre dans ses bras le cadavre de son fils), une statue en l’honneur des 20 millions et quelques soldats russes tombés dans les années 40s dont on ne parle pas assez souvent, et le Lust Garden derrière lequel des grues dressés comme des saluts hitlériens rappellent qu’ils furent nombreux ici à venir écouter les discours de l’auteur de Mein Kampf.
Alexanderplatz est bondée. La grande tour de télévision attire comme un aimant, comme à chaque fois le plus haut point de la ville. Tout le monde admire un grand machin métallique et affreux sans aucune valeur historique, juste parce que c’est haut. Et c’est partout pareil. Mais je consens à laisser la Tour Eiffel en dehors de ça.
Mes pas suivent ce qu’il reste du Mur de la East Side Gallery jusqu’au Checkpoint Charlie, le point de passage américain. Je m’imagine les êtres chers de l’autre côté pendant tout le trajet, en admirant les graffitis peints en hommage à la liberté sur les ruines toujours trop hautes et pleines. Je croise une des peintres, puisque tout le monde y participe comme il le veut. Son pinceau trace un soldat simplet. Je continue, et passe le baiser fraternel entre Brejnev et Ulbricht, le visage d’un prisonnier politique et un cri à la libération de la Palestine.
Checkpoint Charlie est resté tel que je me le suis toujours imaginé. Je passe sous le grand panneau “Vous entrez dans le secteur américain, défense de porter des armes en dehors du service, obéissez aux règles de circulation” et je pénètre dans le Musée (eh oui, il pleut!). Chaque photo historique est traduite dans la langue des quatres secteurs, ce qui fait que les murs sont bien remplis. En prime, une voiture blindée de ciment ayant servi à passer de l’autre côté, des sculptures, des films, des uniformes et une grande croix pour Peter Fechner, un jeune homme de 18 ans mort au bout de son sang au pied du mur alors que les secours prirent trop de temps à intervenir pour des raisons politiques. Bref, un bric-à-brac d’histoires personnelles touchantes, avec des prénoms, des lettres et des registres à l’appui. Un bémol, de grands panneaux ont été érigés dehors pour replacer le Mur dans le contexte général de la confrontation est/ouest de 61 à 89. Je retiens que les Américains sont des sauveurs, que par chance, aujourd’hui, il n’existe plus de tels murs pour séparer les familles et les proches, et que nous devons tous lutter pour préserver cette liberté.
Sérieusement? Parce qu’alors j’en connais quelques-uns qui ont la mémoire des murs courte et qui devraient peut-être venir relire tout ce paradoxe propagandiste une couple de fois, question que ça leur rentre un peu mieux dans le crâne et que je puisse en finir avec cette nausée qui me taraude.
Je choisis d’attendre le dernier jour pour voir Sachenhausen, le camp de concentration le plus proche de Berlin, mais aussi primé “camp modèle” par les Nazis après que les SS aient pris les commandes et éliminé la concurrence des SA et de Dachau. Après avoir franchi les anciennes maisons des SS, maintenant habitées par des villageois apparemment sans reproches, ma visite commence vraiment par le lieu où la Shoah est née, puis passe par le “Monstre Vert”, la cafétéria des SS que les prisonniers du camp avaient le mandat de servir.

Je passe aussi dans les cabinets médicaux ayant servis à des expériences plus que douteuses, et les tables d’autopsie où des prisonniers devaient noter les causes de la mort de leurs compagnons. Mort naturelle pour la grande majorité, évidemment.
Après les Nazis vinrent les Soviétiques. Arrivés en libérateurs, ils eurent tôt fait de reprendre le contrôle de camps qui allaient servir à leurs propres prisonniers. La chambre à gaz et le crématorium ne furent plus utilisés, mais les méthodes de gestion reproduites sans vergogne. Sous ce règne, quand ce n’était pas de faim, de froid ou de maladie, les prisonniers mourraient d’ennui, privés du droit de sortir des baraques sans fenêtres. Le camp fut ensuite érigé en symbole de la résistance par la RDA qui ne se gêna pas pour y étouffer les rumeurs selon lesquelles les résistants au régime nazi n’avaient pas tous été communistes.
Mais en dehors des dates, des statistiques et des faits qu’on ressasse au point de les connaître par coeur, de l’horreur des images qui nous ont bombardés à répétition au point de nous enseigner l’Holocauste comme on raconte un mauvais rêve, visiter un camp de concentration c’est de l’émotion qui déborde. J’ai appris des détails d’une histoire que je connaissais et qui ne change pas, j’ai prévu mes réactions d’autiste une semaine à l’avance, je savais parfaitement à quoi la terre désolée du camp allait ressembler. Pourtant, la marée d’émotions ressentie n’en fut pas moins intense. J’ai eu envie de prier quelque chose, n’importe, mais je n’ai pas su quoi. Envie de vomir mes sens pour ne plus rien sentir, ironiquement si on pense aux cellules insensorielles où les récalcitrants étaient confinés. Car ce n’était pas que des SS, des Nazis ou des Allemands qui perpétrèrent de telles atrocités. Ils n’étaient pas monstres: ils étaient humains. J’ai été envahie par un dégoût profond pour l’humanité: la leur, la nôtre, la mienne. La même humanité qui fait qu’encore aujourd’hui, malgré cette tragédie ignoble, des Hommes reproduisent sur d’autres Hommes les mêmes supplices honnis par tous ceux qui se croient supérieurs à leur bassesse humaine, qui pourra toujours, tôt ou tard, les rattraper. Chacun de nous aurait pu être bourreau ou victime, et personne ne peut prétendre pouvoir savoir à laquelle des deux catégories il aurait appartenu.
Finalement, malgré la révolte que cette pensée provoque en moi, ne serait-il pas mieux d’oublier tout ça? La mémoire de la bêtise humaine réussit-elle vraiment à nous rendre moins bêtes?
Il y aura toujours des imbéciles heureux pour marcher sur les blocs d’un intolérable souvenir…






