Il est 1 heure du matin. L’autobus nous menant de Lagos à Lisbonne s’arrête dans une station service perdue dans la nuit brumeuse et une cinquantaine de personnes (le triple du nombre fréquentant un autobus portugais en plein jour) monte à bord dans un capharnaüm qui réveillerait les morts. Et à cette étape de notre voyage, c’est un état très proche du nôtre. Nous avons juste le temps de reprendre vaguement conscience et de condenser nos affaires sur nos cuisses avant que trois Portugais au physique de lutteurs sumo prennent place à côté de chacune d’entre nous.
Nous nous flattions jusque là de notre idée de génie : voyager de nuit vers la capitale dans un autobus supposément vide qui nous laisserait toute la place nécessaire pour économiser un lit de dortoir et gagner du temps.
Dur rappel à la réalité.
Comment se faisait-il qu’en basse saison, à un arrêt perdu à proximité d’une station balnéaire endormie non seulement en plein hiver, mais aussi au beau milieu de la nuit, notre autobus soit tout à coup plein à craquer et notre promesse d’une bonne nuit de sommeil envolée? Cela restera un mystère en plus d’un très mauvais calcul.
Environ 4 heures plus tard, livides et des cernes jusqu’aux oreilles, nous sommes à la gare de Lisbonne. Évidemment, notre réflexe du départ était de déduire que comme c’est la basse saison, y’a pas un chat et pas besoin de réservation pour trouver un lit dans un dortoir…n’est-ce pas?
Ben y’a peut-être pas de chats mais c’est quand même la capitale et les vacances, et pas seulement pour nous. Ainsi, y’a pas de chats, mais y’a des Espagnols, paraît-il.
Ça, du haut de notre arrogance de “grandes” voyageuses, on l’avait pas prévu.

Il est 5 heures du matin. Nous traînons nos sacs à dos de dortoir en dortoir aux alentours des ruelles en pente de Rossio, montant et descendant les 4 étages en moyenne de chacun d’eux, se faisant claquer la porte au nez à chaque fois par des matrones portugaises édentées en chemise de nuit pas très commodes à cette heure ridiculement matinale.
Bienvenue à Lisbonne. En espérant qu’elle est moins lugubre de jour après une douche et un lit.
Elle l’est.
Il est 11 heures du matin. Nous découvrons que nous «avons élu domicile» (ou plutôt, nous sommes évanouies où on a bien voulu de nous), dans une petite rue située au beau milieu des deux grandes places du centre, Rossio et da Figueira. Au pied de notre fenêtre : le siège de la communauté afro-lisboète. Des hommes au bonnet blanc sont appuyés contre les garde-fous et discutent, des femmes en boubous colorés sont assises un peu partout et attendent on ne sait quoi. Autour d’eux gravitent des cireurs de chaussures, des vendeurs de marrons et beaucoup trop de pigeons.
Tous les chemins mènent à Rossio, le cœur de Lisbonne. Toutes les rues y démarrent et y débouchent et c’est elle qu’on cherche des yeux des belvédères de chacune des 7 collines de la ville, question de s’orienter. En marchant vers la mer, nous débouchons sur la Place du Commerce d’où on aperçoit l’immense Pont du 25 avril (autrefois le Pont Salazar, il a changé de nom pour le jour de la Révolution des Œillets), suspendu au dessus du Tage, menant à l’autre rive. Et au Cristo Rei, debout les bras ouverts devant le soleil, grâce aux femmes de Lisbonne qui ont voulu remercier Jésus d’avoir épargné leurs maris, leurs fils et leur pays de la Seconde Guerre mondiale.
Il est 2 heures de l’après-midi. Demi-tour vers l’Alfama, quartier célèbre où est né le fado. Enjambant les rams de tramways et gravissant les marches en pierre, nous arrivons au Castello Sao Jorge, qui offre un point de vue superbe sur la capitale. Il serait bien vide sans nous et les notes d’un minuscule guitariste qui tente tant bien que mal d’égailler les murs de pierre et la statue d’une femme nue anonyme à genoux dans le jardin.
Le Bairro Alto, c’est le grand frère de l’Alfama. Ses petites rues labyrinthiques remplient d’affiches colorées, de graffitis et de plantes vertes pendant des lampadaires lui donnent un charme impossible à ignorer. Impossible aussi de s’y perdre, si vous sentez que vous descendez, vous n’êtes déjà plus dedans.
Il est 5 heures du soir. Le tramway no 28 nous mène à travers la même ville par de nouveaux chemins. Les vieilles dames le prennent comme elles le prenaient gamines, naturellement, sans s’inquiéter du fait qu’il s’agit d’un parfait anachronisme. Et il n’y a pas que le tramway qui peut se targuer d’une pareille définition. Le vieux Silva salue les mamies comme il salue tout le monde, comme il connaît tout le monde, de derrière ses énormes fonds de bouteille. En s’inclinant un peu plus vers l’avant, s’appuyant sur sa canne, il nous explique : « Dans ce pays, si vous regardez les gens de haut, ils se moqueront de vous et auront bien raison ». Il nous demande si nous descendons à l’Église Saint-Antoine, puisque c’est là que vont prier toutes les jeunes filles. À voir notre air éberlué il abandonne, et choisit plutôt de nous guider dans Lisbonne à sa façon.
Le vieux Silva, lisboète pur laine s’il en est, parle 4 langues parfaitement (tellement bien français que j’ai du lui demander de confirmer sa nationalité) et en baragouine environ 72. Demandez lui n’importe quoi, il trouvera toujours le moyen de dire que tout ce qui est de ce monde n’existe que par le génie portugais. Il rajoutera aussi que les langues latines méritent d’être apprises parce qu’elles font les plus beaux opéras : « Pas comme l’allemand, si laid! Arrh, arrh, arrh! » imite-t-il pour appuyer ses dires. Il a encore le temps de nous parler de l’occupation maure, du Timor-Leste et de Vasco da Gama avant qu’on trouve un arrêt digne de ce nom, celui du Jardin de Estrella.
Avec tout ça, le pont qu’on admirait au loin de notre point de vue sur la Place du Commerce nous tombe devant les yeux et on se rend compte qu’à écouter Silva, on a finit par traverser toute la ville. Nous sommes dans Belém, le quartier qui a justement accueilli Vasco da Gama dont nous parlions tout à l’heure. Le Cristo Rei a un tout nouvel effet sur nous: sa proximité signifie que nous avons environ 1 heure de marche à faire avant de regagner Rossio, en passant par le Marché d’artisanat.
Il est 7 heures du soir. À Lisbonne, manger italien est beaucoup moins coûteux que manger portugais. Et quand le restaurant italien est la propriété d’une nombreuse famille indienne, on dirait qu’il vaut encore plus la peine d’être visité.
Il est 9 heures du soir. L’immense fontaine de Rossio fait une nappe de pique-nique tout à fait convenable pour notre dessert. Un vieux marchand de cartes nous raconte ce qui sonne comme sa vie, en portugais, donc aucune idée, mais la langue est tellement jolie qu’on est captivées quand même.

Il est 1 heure du matin. C’est le Lux, une des plus belles et célèbres discothèques d’Europe, qui nous ouvre ses portes cette nuit. Un grand escalier mène au premier étage : d’énormes chandeliers, des panneaux qui reçoivent le jeu des éclairagistes et des fauteuils romains garnis d’immenses traversins font déjà bonne impression. Au sous-sol, tous les soirs à partir de 3h, un DJ de renom international (pour ce soir : Alter Ego, allemand). Leur public : une marée de magnifiques Lisboètes mâles en transe.
Bref, Lisbonne se mérite. Et finalement, elle a compris comment nous rendre parfaitement heureuses