Archive de la catégorie «Portugal»

Coimbra

mai 3, 2008

Victime d’une négligence infâme de la part de votre serviteur (qui renie aujourd’hui sa féminité pour des raisons de paresse grammaticale scandaleuse), la jolie petite bourgade de Coimbra est un coup de cœur portugais. Portugais oui, je suis en retard, disais-je. Non, il ne s’agit pas d’un coup de cœur opportuniste, qui justifierait par exemple le fait que j’aie insisté 23 fois plutôt qu’une pour que nous y passions, m’injectant par la même occasion une pression monumentale. C’est aussi parce qu’elle est la capitale du fado, ce blues portugais aux accents tragiques et délicieux, qui élève le masochisme au rang de dogme dans les tripes de celui qui l’écoute.

C’est dans une ancienne chapelle, minuscule et isolée, rebaptisée en salle de concert sans que son décor sobre n’ait été retouché autrement que par l’installation d’une douzaine de tables en bois et de quelques manigances d’éclairage, que nous assistons à notre premier concert de fado. Deux musiciens lancent une mélopée mélancolique pendant que le chanteur ajuste sa sombre tenue traditionnelle. Le reste de la soirée vibre au son poignant d’une voix profonde. Notre émotion entretenue par le porto nous porte jusqu’à une grande discussion avec le nouveau gérant de l’établissement, un Britannique énergique et verbo-moteur qui monopolise la critique.

La vieille Université est le symbole de la ville. Première université portugaise et une des plus vieilles d’Europe; son architecture fait penser à un temple de l’antiquité. On ne lésinait pas sur le marbre à l’époque, c’est moi qui vous le dit.

 

Notre principale activité constitua comme à l’habitude à traîner dans les rues. C’est ainsi que nos pas nous menèrent vers ce café, qui est en fait une église (vers cette église, qui est en fait un café). Le confessionnal ayant été logiquement réaménagé en toilettes, nous nous y plaisons bien. Apothéose : le serveur sexagénaire à qui je faisais les yeux doux depuis un moment nous apporte la note en nous montrant un dessin de nos trois divins profils qu’il s’amusait à gribouiller pour passer le temps. Bizarrement, c’est à ses modèles qu’il demanda de signer son œuvre.

Lisbonne

mars 10, 2008

Il est 1 heure du matin. L’autobus nous menant de Lagos à Lisbonne s’arrête dans une station service perdue dans la nuit brumeuse et une cinquantaine de personnes (le triple du nombre fréquentant un autobus portugais en plein jour) monte à bord dans un capharnaüm qui réveillerait les morts. Et à cette étape de notre voyage, c’est un état très proche du nôtre. Nous avons juste le temps de reprendre vaguement conscience et de condenser nos affaires sur nos cuisses avant que trois Portugais au physique de lutteurs sumo prennent place à côté de chacune d’entre nous.

Nous nous flattions jusque là de notre idée de génie : voyager de nuit vers la capitale dans un autobus supposément vide qui nous laisserait toute la place nécessaire pour économiser un lit de dortoir et gagner du temps.

Dur rappel à la réalité.

Comment se faisait-il qu’en basse saison, à un arrêt perdu à proximité d’une station balnéaire endormie non seulement en plein hiver, mais aussi au beau milieu de la nuit, notre autobus soit tout à coup plein à craquer et notre promesse d’une bonne nuit de sommeil envolée? Cela restera un mystère en plus d’un très mauvais calcul.

Environ 4 heures plus tard, livides et des cernes jusqu’aux oreilles, nous sommes à la gare de Lisbonne. Évidemment, notre réflexe du départ était de déduire que comme c’est la basse saison, y’a pas un chat et pas besoin de réservation pour trouver un lit dans un dortoir…n’est-ce pas?

Ben y’a peut-être pas de chats mais c’est quand même la capitale et les vacances, et pas seulement pour nous. Ainsi, y’a pas de chats, mais y’a des Espagnols, paraît-il.

Ça, du haut de notre arrogance de “grandes” voyageuses, on l’avait pas prévu.

lisbonne-i.jpg

Il est 5 heures du matin. Nous traînons nos sacs à dos de dortoir en dortoir aux alentours des ruelles en pente de Rossio, montant et descendant les 4 étages en moyenne de chacun d’eux, se faisant claquer la porte au nez à chaque fois par des matrones portugaises édentées en chemise de nuit pas très commodes à cette heure ridiculement matinale.

Bienvenue à Lisbonne. En espérant qu’elle est moins lugubre de jour après une douche et un lit.

Elle l’est.

Il est 11 heures du matin. Nous découvrons que nous «avons élu domicile» (ou plutôt, nous sommes évanouies où on a bien voulu de nous), dans une petite rue située au beau milieu des deux grandes places du centre, Rossio et da Figueira. Au pied de notre fenêtre : le siège de la communauté afro-lisboète. Des hommes au bonnet blanc sont appuyés contre les garde-fous et discutent, des femmes en boubous colorés sont assises un peu partout et attendent on ne sait quoi. Autour d’eux gravitent des cireurs de chaussures, des vendeurs de marrons et beaucoup trop de pigeons.

Tous les chemins mènent à Rossio, le cœur de Lisbonne. Toutes les rues y démarrent et y débouchent et c’est elle qu’on cherche des yeux des belvédères de chacune des 7 collines de la ville, question de s’orienter. En marchant vers la mer, nous débouchons sur la Place du Commerce d’où on aperçoit l’immense Pont du 25 avril (autrefois le Pont Salazar, il a changé de nom pour le jour de la Révolution des Œillets), suspendu au dessus du Tage, menant à l’autre rive. Et au Cristo Rei, debout les bras ouverts devant le soleil, grâce aux femmes de Lisbonne qui ont voulu remercier Jésus d’avoir épargné leurs maris, leurs fils et leur pays de la Seconde Guerre mondiale.

Il est 2 heures de l’après-midi. Demi-tour vers l’Alfama, quartier célèbre où est né le fado. Enjambant les rams de tramways et gravissant les marches en pierre, nous arrivons au Castello Sao Jorge, qui offre un point de vue superbe sur la capitale. Il serait bien vide sans nous et les notes d’un minuscule guitariste qui tente tant bien que mal d’égailler les murs de pierre et la statue d’une femme nue anonyme à genoux dans le jardin.

Le Bairro Alto, c’est le grand frère de l’Alfama. Ses petites rues labyrinthiques remplient d’affiches colorées, de graffitis et de plantes vertes pendant des lampadaires lui donnent un charme impossible à ignorer. Impossible aussi de s’y perdre, si vous sentez que vous descendez, vous n’êtes déjà plus dedans.

Il est 5 heures du soir. Le tramway no 28 nous mène à travers la même ville par de nouveaux chemins. Les vieilles dames le prennent comme elles le prenaient gamines, naturellement, sans s’inquiéter du fait qu’il s’agit d’un parfait anachronisme. Et il n’y a pas que le tramway qui peut se targuer d’une pareille définition. Le vieux Silva salue les mamies comme il salue tout le monde, comme il connaît tout le monde, de derrière ses énormes fonds de bouteille. En s’inclinant un peu plus vers l’avant, s’appuyant sur sa canne, il nous explique : « Dans ce pays, si vous regardez les gens de haut, ils se moqueront de vous et auront bien raison ». Il nous demande si nous descendons à l’Église Saint-Antoine, puisque c’est là que vont prier toutes les jeunes filles. À voir notre air éberlué il abandonne, et choisit plutôt de nous guider dans Lisbonne à sa façon.

Le vieux Silva, lisboète pur laine s’il en est, parle 4 langues parfaitement (tellement bien français que j’ai du lui demander de confirmer sa nationalité) et en baragouine environ 72. Demandez lui n’importe quoi, il trouvera toujours le moyen de dire que tout ce qui est de ce monde n’existe que par le génie portugais. Il rajoutera aussi que les langues latines méritent d’être apprises parce qu’elles font les plus beaux opéras : « Pas comme l’allemand, si laid! Arrh, arrh, arrh! » imite-t-il pour appuyer ses dires. Il a encore le temps de nous parler de l’occupation maure, du Timor-Leste et de Vasco da Gama avant qu’on trouve un arrêt digne de ce nom, celui du Jardin de Estrella.

Avec tout ça, le pont qu’on admirait au loin de notre point de vue sur la Place du Commerce nous tombe devant les yeux et on se rend compte qu’à écouter Silva, on a finit par traverser toute la ville. Nous sommes dans Belém, le quartier qui a justement accueilli Vasco da Gama dont nous parlions tout à l’heure. Le Cristo Rei a un tout nouvel effet sur nous: sa proximité signifie que nous avons environ 1 heure de marche à faire avant de regagner Rossio, en passant par le Marché d’artisanat.

Il est 7 heures du soir. À Lisbonne, manger italien est beaucoup moins coûteux que manger portugais. Et quand le restaurant italien est la propriété d’une nombreuse famille indienne, on dirait qu’il vaut encore plus la peine d’être visité.

Il est 9 heures du soir. L’immense fontaine de Rossio fait une nappe de pique-nique tout à fait convenable pour notre dessert. Un vieux marchand de cartes nous raconte ce qui sonne comme sa vie, en portugais, donc aucune idée, mais la langue est tellement jolie qu’on est captivées quand même.

lisbonne-iii.jpg

Il est 1 heure du matin. C’est le Lux, une des plus belles et célèbres discothèques d’Europe, qui nous ouvre ses portes cette nuit. Un grand escalier mène au premier étage : d’énormes chandeliers, des panneaux qui reçoivent le jeu des éclairagistes et des fauteuils romains garnis d’immenses traversins font déjà bonne impression. Au sous-sol, tous les soirs à partir de 3h, un DJ de renom international (pour ce soir : Alter Ego, allemand). Leur public : une marée de magnifiques Lisboètes mâles en transe.

Bref, Lisbonne se mérite. Et finalement, elle a compris comment nous rendre parfaitement heureuses

 

Lagos

février 28, 2008

lagos-ii.jpg

Notre ruée vers le sud dure neuf heures. La pluie bat nos fenêtres alors que nous observons d’un œil ému les troupeaux de chèvres, les oliviers et les éoliennes de Beja. Le gris du ciel rend bien le contraste du paysage bouleversant.

En récompense de notre épreuve, un rayon de soleil éclaire tout à coup l’écriteau de bienvenue de la ville de Lagos. La pluie ne s’est pas arrêtée pour autant. En Algarve (le nom de la province date de l’époque maure et signifierait en arabe, selon les rumeurs, “là où le soleil se couche”), il fait toujours soleil, même quand il pleut. À gauche, un arc-en-ciel éclatant. Comme quoi il y a un temps pour les clichés.

Lagos est une petite bourgade pittoresque entourée de remparts dont les rues sont à l’image de celles de toute ville portugaise, à la différence que les minuscules et innombrables pierres qui les pavent forment des motifs noirs et blancs, résultats d’un travail de moine, où se dessinent l’ombre des palmiers. Chaque jour, à la marina, les pêcheurs rapportent leurs prises. Leur appât? De l’encre de poulpe! Ils pêchent parfois jusqu’au soir, à la lumière du phare ou du haut des falaises. Aujourd’hui ils vendent des huîtres, selon les dires d’Antonin, un jeune expatrié montréalais aux longs dreadlocks qui passe ses journées sur la plage à jouer avec un grand chien noir qu’il a baptisé « Surf Master », à regarder des films de Fellini loués à la Maison culturelle, à grimper les falaises pour épater la galerie et à proposer aux demoiselles qu’il croise sur son chemin de leur faire de la soupe aux betteraves. Si jamais vous le rencontrez, évitez de lui parler de l’indépendance du Kosovo.

Hors des murs de la ville, la lune éclaire les falaises que nous partons explorer le lendemain.

Heureusement que la pluie a eu le temps de sécher parce que les glissements de terrain sont fréquents et les canyons plutôt profonds. Nous clopinons à travers les cactus jusqu’à des points de vue à couper le souffle sur la mer. Il fait un temps magnifique.

Lagos est le paradis des surfeurs en Europe de l’Ouest. Et partout où il y a du surf, il y a évidemment des Australiens. On en découvre une bonne dizaine qui s’y sont arrêtés le temps d’un été et n’en sont jamais repartis. Influençables, nous passons donc une bonne partie du séjour à nous appeler « mate » entre nous, juste pour le plaisir.

C’est tout de même un Portugais, Francisco, un géant aux lunettes d’aviateur, fan des RHCP, qui nous mène en camionnette à travers les montagnes jusqu’à la plage d’Arrifana, un secret bien gardé des surfeurs locaux. Lorsque je lui demande sur la route si l’hiver de Lagos est quand même bien pour le surf, il me répond avec enthousiasme que la basse saison est sa préférée : il n’y a pas de touristes, les vagues sont meilleures et avec un wet-suit, aucun risque d’hypothermie.

Suivant les cris d’encouragement de Francisco, debout sur une vague, j’ai le temps de penser que je suis le roi du monde avant de m’écrouler dans l’eau dans un fracas pas possible. Crachant l’eau salée qui me râpe la gorge, les cheveux collés dans la figure, probablement accompagnés de quelques algues, j’émerge pendant que mon surf se sauve en tirant sur sa laisse après m’avoir tabassé le coude que je masse en grognant. Éternel optimiste, Francisco gueule avec un grand sourire: « Nice style! You’re becoming one with the wave! ». La wave en question me donne des gifles pendant que je peine à le rejoindre. Ce qui est une épreuve pour moi est d’une facilité désarmante pour lui, qui doit bien faire 6 pieds mille. J’ai envie de lui tirer la langue mais à ma grande surprise il a l’air sérieux quand il me sort sa théorie de « l’élue » (« You know, like Matrix! ») et j’éclate de rire. N’empêche qu’après trois heures de combat acharné contre les vagues, le corps ne suit plus et « l’élue » a le goût d’une bière. Que voulez-vous…

Le Three Monkey’s, sa collection de disques impressionnante et son barman belge, un surfeur (duh!) du nom de Jimmy, nous apporte tout le réconfort nécessaire après cette longue journée. Un petit coup pour la route, nous partons de nuit pour Lisbonne, suivant ce que nous croyions être une idée de génie…de qui encore? On a préféré l’oublier.

Porto

février 26, 2008

porto.jpg

Le Portugal sent bon.

En se promenant dans les petites rues étroites de Porto, encadrées de murs de céramique peinte (azulejos) où les cordes à linge s’empilent en strates et où les éclats de rire francs des femmes se mêlent aux aboiements des chiots, nous respirons à plein nez les rayons mielleux d’un soleil retrouvé avec grand bonheur. Il y a des églises partout, dont l’Iglesia do Carmo, voisine de la placa Teixeira, du Jardin Cordoaria et ainsi donc de notre pensao (pension), et célèbre pour son immense azulejo blanche et bleue représentant la fondation de l’ordre des Carmélites. C’est sans parler de la magnifique sé (cathédrale) juchée sur la colline (paradoxalement au détour d’une ruelle de junkies qui nous regardent passer avec nos back-packs l’air de se demander s’ils nous hallucinent tellement on n’a pas d’affaire là). Et ce ne sont plus les boulangeries, mais les pâtisseries qui foisonnent ici, et répandent cette agréable odeur de sucre vanillé. La langue portugaise chuchote à voix haute partout on nous vaquons et berce les oreilles de Shelsea, encore meurtries par l’apprentissage des “r” français.

En bordure du Douro, le fleuve séparant Porto de sa jumelle de l’autre rive, Vila Nova de Gaia, nous admirons les écriteaux lumineux des chais de porto, propriétés des grands marchands, le monastère da Seirra do Pilar et le pont Dom Luis I, suspendu là-haut et illuminé, qui fait la réputation de la ville. Les gens boivent un petit verre du dernier vintage sur les terrasses alors que les enfants jouent au foot sur le terrain improvisé qu’offrent les ruelles en pierre, en essayant au mieux de leurs capacités d’éviter de botter les chats errants. Nous sommes au coeur du vieux quartier de Ribeira.

Un vieux serveur nous accueille au sommet d’une petite grimpe et nous installe dehors, car il fait chaud (enfin!) même si pas assez pour les Portugais. En communiquant par signes et bribes amochées de portugais, nous nous retrouvons tout de même avec un pichet de sangria, du poulpe grillé et des croquettes de morue. Pas mal! Après le repas, c’est au tour du propriétaire du Vinologia (et de ses 200 variétés de portos, dont nombreux sont issus de petits producteurs) de nous offrir une dégustation.

Abricots pour le blanc, dattes pour le vintage, raisins pour le tawny. Et la leçon continue…

La région du Douro abrite 33 000 producteurs de porto qui se partagent 38 000 hectares. Faites le calcul: en considérant que les grands producteurs peuvent posséder des terres allant jusqu’à 100 hectares, cela en laisse très peu pour les plus petits.

Jusqu’en 1986, à l’heure de l’intégration du Portugal à la carte de l’Union européenne, l’appellation “porto” était réservée aux vins traversant la ville de Porto, par l’entremise exclusive des grandes compagnies (qui ne produisent pas de vin mais l’achètent et le revendent). Mais Bruxelles a mis fin à ce monopole perfide et depuis 20 ans, les petits producteurs indépendants peuvent maintenant nommer leur produit comme ils l’entendent. À une condition: pour éviter de courroucer les grandes compagnies, ils n’ont le droit de vendre que leur propre vin. Les privilèges commerciaux demeurent aux mains des gros poissons.

Si je me souviens bien, le vintage est extrait des raisins de la meilleure qualité et reste en gros baril pour une période de deux ans. Il doit être bu aussitôt ouvert. Le tawny tire quant à lui son nom de la durée, non de la qualité. Il est bu après au moins 5 ans d’âge dans de petits barils. Les variances de couleur entre les vintage rouge vif et les tawny cuivrés frappent les plus profanes des yeux. C’est-à-dire les miens.

Le principe sacré du dimanche européen n’étant pas encore intégré à nos mentalités hyperproductives nord-américaines, le lendemain commence par nous accabler. Le dimanche portugais en particulier n’a d’ailleurs rien à envier à ses voisins en matière d’oisiveté. La ville dort à poings fermés et nous marchons sur la pointe des pieds.

Heureusement, même endormis, les arbres restent d’agréable compagnie, et le Jardin du Palacio de Cristal nous ouvre ses grilles. Mais le soleil se fait déjà la malle et il vente de plus en plus fort: la tempête s’annonce. Après caucus, nous nous lançons à la poursuite de l’astre capricieux et filons vers le sud, où il nous attendra.