La République tchèque est ma dernière étape. J’arrive en début d’après-midi à la station Florence après avoir pris un autobus au départ de Berlin. Après la rigidité germanique, je suis heureuse de retrouver un peu de chaos. C’est ma première destination d’Europe de l’est et ce ne sera certainement pas la dernière. À Prague, je retrouve un soupçon d’esprit latin qui me plaît énormément, avec une touche de droiture plus nordique. L’atmosphère est parfaite.
J’échange les euros qui me restent contre quelques centaines de couronnes. La fin de mon périple sera frugale. Je dois tout planifier au quart de tour. Heureusement, ici non plus, on ne voit jamais de contrôleurs dans le tramway. Je me permet donc de remettre ça une fois sur deux avec la “Tactique Bielefeld”. Mine de rien, deux billets de tram en moins équivalent au prix d’un repas sur le pouce, ce qui à cette étape est non-négligeable. Merci Praha!
Mon auberge de jeunesse se trouve dans un quartier limitrophe du centre-ville, Vinohrady. De meilleure fréquentation que son voisin Zizkov, cet arrondissement est la petite patrie des étudiants paumés. Je suis surprise d’y trouver une foule anglosaxone jet-set, mais à voir le décor et l’état des salles de bain de l’auberge, je comprend mieux. Ça me changera. Question confort, je suis très bien tombée. Question compagnons de chambre, c’est une autre histoire. Le premier soir m’amène une dizaine de barbares ivrognes; le deuxième, des figurantes d’Alerte à Malibu qui passent leurs journées dans le dortoir à déblatérer les détails de leurs chicanes de filles et de l’état de leur épilation en se poudrant le nez à répétition. J’ai l’impression d’être au bout du monde après tout ce chemin, et ces filles ont l’incroyable talent de se croire chez elles même ici. Impressionnant.
Je me sauve donc dans l’objectif de m’attaquer à la Vieille Ville. Après avoir admiré une architecture éclectique qui allie le baroque au roman et le roccoco au gothique, je saisis l’ampleur de notre chance que Prague ait été épargnée des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Je traverse finalement le Pont Charles, bondé de musiciens, caricaturistes et autres marchands de breloques pour atteindre l’autre rive de la Vltava et le quartier historique Mala Strana. Au sommet d’une colline, au milieu de Hradcany, se dresse le Château de Prague. Au détour des rues minuscules dont les pavés ont été foulés par presque autant d’Allemands et de Juifs que de Tchèques, je tombe sur un coin reclus et sur l’un des “cent clochers” (en fait il y en a environ 550) de Prague, celui de l’Église Loreta. Je me pose sur l’herbe pour flotter dans le vent. Il fait beau mais de sombres nuages apparaissent graduellement pour rajouter au romantisme sinistre qui décrit si bien la saveur de cette ville. Je prend le chemin du Château avec de délectables frissons dans le dos et je vois en noir et blanc. Me rappelant un conte kafkaïen, j’avoue m’être retournée quelque fois avec la peur d’être suivie.
La partie la plus impressionnante du Château est sa cathédrale, dont l’entrée, comme tout lieu de culte (ou presque) est gratuite. Évidemment je m’en suis rendue compte juste après avoir acheté un billet qui me permit d’admirer une ancienne ruelle commerçante (reconvertie en nouvelle ruelle commerçante, vous vous rendrez compte que non seulement vous avez payé pour avoir accès à une ruelle, mais qu’en plus elle est parsemée d’arnaqueurs), une chapelle plutôt moyenne et un vieux palais en construction. Je rectifie: juste pour le privilège d’être assise dans un coin de la grande salle vide au coeur du château, en compagnie de la fin de mon Kundera (encore une fois si opportun), le dos nu appuyé sur la pierre froide, et hypnotisée par les chandeliers au plafond, cela en valait la peine. J’ai l’impression d’avoir atteint le bout, et je sens que je serai bientôt prête à rentrer à la maison.

Je sors à temps pour assister à la relève de la garde. Mais avant, dans les jardins, je tombe sur une exposition intitulée Prague’s Walker. L’artiste a capté des clichés de gens dans les rues de Prague, des années 60s à nos jours. Les hippies du Printemps, le skieur de fond sur pavés et le vieillard au cigare captivent une bonne heure mon attention.
La place de la Vieille Ville cache la plus belle église de Prague, Tyn, dont les clochers magnifiquement fourchus me scient les jambes. Par cette belle journée d’été, la première de mon voyage, toute la ville est assise sur la place, souvent à même le sol. Après être passée par le marché et une boutique de marionnettes pour faire un peu de lèche-vitrines, je m’offre le luxe d’un gelato et m’assied au pied de la fontaine.
Mon séjour à Prague est coupé en deux parties par un détour à la frontière autrichienne sur lequel je reviendrai dans mon dernier volet, mais je prend tout de même soin de vous le signaler. À mon retour (quoi de plus plaisant que de revenir dans un tel endroit!), je visite l’ancien ghetto juif, Josefov, où l’entrée des synagogues est payante (j’avais dit presque, non?). Puis, je gravis une colline vers un petit belvédère, avant de me diriger vers le Palais de Wallenstein et son jardin. En rentrant, on me dit de changer de dortoir et je rencontre cette fois une bande d’Anglais en crise existentielle bien sympathiques, ainsi que deux Montréalais avec qui je déjeune le dernier jour.
Après le souper de la veille, il me reste tout juste 26 couronnes pour payer mon billet de tramway jusqu’à l’aéroport.
Vous viendrez dire après que je suis désorganisée…
Je respire, m’imprègne une dernière fois de l’odeur de Prague, celle de la vieille Bohème qui vit toujours dans ses pierres. Dur de la quitter sans se retourner.